5/8 Tristes collines… de Manosque à Sisteron, la Méouge

La presqu’impasse qui la veille au soir semblait si calme, se révèle au matin lieu d’allées et venues fréquentes; sans doute la Maison de la Nature située au bout, et les travaux EDF dans un chemin de terre le long du ruisseau emploient-ils de nombreuses personnes – quelques-unes, curieuses de notre campement improvisé…

En reprenant la route du col pour redescendre vers Dauphin, nous remarquerons de jour d’autres détails comme des piquets jaunes dans la colline et de discrets panneaux jaunes apposés aux poteaux électriques ou aux coins des rues, et qui comportent un langage codé : des chiffres, des lettres étranges… En fait, la colline de Manosque est truffée de cavités salines dans lesquelles sont stockés des milliards de mètres cubes de gaz méthane. Gaz de France par l’intermédiaire d’un abscons Groupement d’Intérêt Economique gère ce projet qui justifie ces panneaux laconiques de mise en garde et ce jeu de piste hiéroglyphique à chaque coin de route… Les riverains, pourtant assis sur une poudrière, ne semblent pas s’en affoler, puisque personne ne nous avait mis en garde. Nous en déduisons que la nuit, peuvent se passer des mini explosions, ou bien qu’ils fassent des manipulations ou des transferts d’une cavité à une autre, engendrant les grondements sourds que nous avons perçus…

En effet, à mi-chemin dans la descente vers Dauphin, nous tombons sur une énorme usine à gaz – véritable cicatrice dans la forêt, avec des entremêlements de tuyaux verts, de vannes rouges et de signaux de chantiers jaunes – où s’activent quelques petits hommes (pas verts mais en uniforme bleu et au casque jaune), et par la femêtre je leur crie la mauvaise blague que cela sent le gaz.

Le tout serait presque esthétique si cela ne laissait un triste goût de mutilation. Partout dans le monde, la course à l’énergie a laissé des cicatrices purulentes sur les flancs de la terre, que ce soient les exploitations pétrolières dans les plus beaux paysages d’Alaska, l’éventrement de la forêt amazonienne ou la présence invisible mais menaçante des déchets nucléaires dans des containers au fin fond de la mer de Somalie et ailleurs; et aujourd’hui les grands serveurs numériques installés dans les déserts de l’Arizona, en Chine ou dans les steppes glacées d’Europe du Nord, qui surchauffent en permanence (occasionnant en passant une consommation électriques échevelée) pour nous fournir un accès toujours plus immédiat à internet, des échanges de données toujours plus rapides, des téléchargements et des stockages de milliards de messages, de photos et de films dont nous n’avons que faire…. Sans parler des satellites et de la pléthore de déchets qu’ils engendrent, pollution que nous avons exportée au-delà de notre univers terrestre, là-haut dans les cieux. Tout ce non-sens destructeur, pour un mode de vie basé sur l’énergie et la consommation inconsidérée, inconsciente. Qu’ont-ils fait de la planète ? Que faisons-nous de la planète, lorsque nous consommons sans réfléchir, de l’électricité, du gaz, de l’eau, du papier, de la viande, des emballages plastique, des données sur les réseaux sociaux, rendus inconscients de l’impact de nos gestes par la vilaine propagande nous enjoignant à consommer, donc à payer … ?

Dégoûtés et quelque peu introspectifs, nous piquons plein nord sur Sisteron, le long de la Durance. Adieu le Lubéron !

Arrêt café à Maillane, dans les Bouches-du-Rhône, sa mairie fortifiée, son hommage à Frédéric Mistral, son auto-école M.D.R. : Maîtrise De la Route… et un long chemin dans un bois un peu mal entretenu.

Nous retrouvons un peu de composition dans un parc de l’hôtel de ville de Sisteron où nous pique-niquons en discutant le coup avec un employé de mairie chargé de l’entretien des espaces verts mais qui semble aimer le contact puisqu’il passe quelques minutes avec nous et paraît familier avec d’autres visiteurs, sans doute des réguliers. Il nous vante les mérites de sa tondeuse électrique, silencieuse et sans odeur – nous disant avoir souffert de respirer des années durant les émanations d’une tondeuse à essence. Nous ne pouvons qu’opiner du chef, tout contents qu’il ne gâche pas notre halte, ni en odeur, ni en bruit de moteur. Nous l’observons du coin de l’œil tondre un talus en pente et nous demandons s’il va ramasser un masque qui traîne sur la pelouse – nouvelle et innombrable source de pollution… L’aurait-il fait de toutes façons ? A-t-il senti notre regard ? « La conscience est décuplée par le regard des autres » assénai-je comme une vérité de l’instant. « La feuille de platane est une feuille emblématique de l’automne, quand elle tombe » réplique mon compagnon de voyage.

L’employé nous parle du maire, nous disant que c’est un personnage (digne de Giono?) qu’on ne peut pas rater si on le croise, et nous décrit ses caractéristiques physiques. En effet, alors que nous nous relevons pour aller explorer la vieille ville, celui-ci apparaît, paternaliste et bedonnant, sur le trottoir devant les bureaux de la communauté de communes pour fumer un clopot, jetant un regard panoramique et distrait alentour, comme pour jauger l’humeur de ses administrés.

Dans les ruelles de Sisteron nous acquérons une nouvelle ceinture, un flan (la vendeuse de glaces est un peu trop stricte sur le pass sanitaire), et longeons la base du fort avant de redescendre par un parc en pente sous les pins, où nous ferons une petite halte sur une table de picnic et des bancs de bois, dont les pieds sont (plus ou moins bien) étudiés pour contrecarrer la forte pente du terrain (d’où l’expression de parc-à-pic).

Le périple se poursuit par la vallée de la Méouge, un défilé sauvage et aride qui nous mène, à sa sortie, à un petit village, Barret-sur-Méouge, où un panneau Ecoloc nous fait nourrir le doux espoir d’une épicerie; en fait une épicerie communautaire « éco-fermée » aux horaires minimum, style deux heures par jour, les mardis et vendredis … apparemment nous ne sommes pas dans un jour de chance, mais en tous cas, ses horaires fantaisistes et son personnel « néo-babos » auront le mérite de nous avoir fait rire.

Au-dessus du village, la chapelle du 12è siècle en ruine nous fait un clin d’œil. Nous entamons une petite route caillouteuse et creusée par les grosses pluies, dont nous n’imaginions pas les ornières et qui fait un peu riper les pneus au bord du vide. Bivouac sur un éperon derrière le cimetière – dont les résidents nous acceptent sans râler.

« Le poète doit être un professeur d’espérance » – Jean Giono

(c) DM

4/8 Mystères et tremblements… des Mourres (Forcalquier) à Manosque

Mystères et tremblements… des Mourres (Forcalquier) à Manosque

Nuit de pleine lune, orbe gigantesque dans un ciel pur illuminant d’une ambiance étrange les silhouettes de calcaire aux contours vivants. Présences fantômatiques qui semblent se mouvoir et se pencher pour frôler le promeneur ou lui susurrer des révélations  mystiques à l’oreille… Cette beauté féerique aux traînées blafardes égaye pour une fois les nuits sans sommeil de Dame Delphine… Rappel à célébrer le mystère, la beauté, l’étrangeté de l’univers qui nous entoure, rappel à notre minusculité devant les grands rouages de la mécanique du ciel, appel à la beauté du secret, à plonger dans le mystère des origines de la Vie, appel à vénérer sans comprendre, à chérir sans saisir, à révérer sans posséder ni déconstruire, ni dominer, ni dépasser… Bob le Jaeger, toujours partant et frétillant sur ses quatre pattes, sera de la partie, tout étonné de cette balade nocturne impromptue; et, au petit matin, poussé par la solitude, l’aviateur K. les rejoint.

Du coup, éclipsé par la toute-magnificence de la pleine lune, le lever de soleil passera inaperçu, tout ce petit monde récupérant une petite heure de sommeil lourd, volant un peu de réconfort au Temps qui passe inexorablement.

Balade un peu à l’aventure, sur description d’un couple croisé au départ du chemin, nous nous lançons dans les collines au parfum de thym vers le Clos de Mély, puis sur les crêtes, puis dans la combe qui redescend trop bas… les marques jaunes au début nous sauvent, puis nous égarent, il fallait sans doute prendre un chemin de traverse pour compléter la boucle. Du coup, les deux heures prévues se changent en trois heures et demies; heureusement que nous avions un peu d’eau avec nous car le soleil commence à taper… Rencontre du troisième type avec un électro-cycliste aussi paumé que nous, qui avec ses équipements sportifs, son sourire béat et sa langue bien pendue semble tombé d’une autre planète, et confirme mes intuitions pour un retour à la case départ à travers la garrigue.

Remontée vers un petit barrage, le long d’une coulée d’eau dont les goulottes calcaires forment des mini-piscines qui invitent au barbotage. Le chien s’y jette tel un condamné sur sa dernière pitance, suivi de Dame D. qui bénit autant que lui l’occasion de se rafraîchir… Fin de balade en mode déshabillé histoire de sécher à l’air pur et au soleil, nous traçons notre chemin à la sauvage à travers les buissons, en suivant parfois les sentiers des bêtes et le pifomètre, le tout nous ramenant finalement (habillés) au site des Mourres où est garé notre sweet home mobile.

Pic-nic au plan d’eau des Buissonnades à Oraison, une base de loisirs de l’autre côté de la Durance, qui s’avère pas si touristique de ça, en tous cas pas à cette saison ni à cette heure. La baignade est à nouveau bienvenue dans l’eau fraîche et limoneuse, suivie d’une douche et même d’un lavage de cheveux au savon de Marseille pour les plus braves. Champs de courges gigantesques à la sortie du plan d’eau !

Départ pour Manosque, petit tour dans la  vieille ville où nous prenons (encore) à la sauvette un apéro sur une terrasse, bière et pastis. La serveuse du café est aux aguets, la « Nationale » rôde, car s’ouvre ce soir un festival littéraire sur l’une des placettes haut perchées de la ville, pas loin du centre Jean Giono sans doute (que nous ne visiterons pas). Et dans un magasin de vélo, on trouve même une rustine à vingt heures pour réparer l’un des matelas de camping percé !

Renseignements pris, nous montons au Col de la mort d’Imbert au-dessus de Manosque pour y admirer le ciel rougeoyant au coucher du soleil et trouver un spot pour crécher. Ambiance compacte et mystérieuse, forêt de pins et chênes, ombres foisonnantes, route sinueuse et déjà impressionnante de bruissements crépusculaires. Plus loin, le bord de route est clôturé, des panneaux nous intriguent : « quittez la zone si vous entendez des grondements comme un moteur d’avion », mais de quoi s’agit-il ? En arrivant sur une grande épaule au-dessus du col – d’où la vue est effectivement sublime, vers l’est, l’ouest, le sud et le nord – nous sommes seuls, circonspects, à l’affût de tout signe suspect. Nous observons plus bas, dans les replis des vallées et aux pieds des falaises, les lumières qui  s’allument et clignotent une par une, révélant des villages, des routes et des villes, mais l’ambiance de film de science-fiction continue de flotter dans l’air saturé de vermillons et de violets. On s’attendrait presque à voir surgir une soucoupe volante et à la diriger pour qu’elle atterrisse sur ce maigre bras de montagne… Le suspense fait battre nos cœurs et tourbillonner nos pensées, malgré la beauté incandescente du ciel qui s’éteint.

Il ne s’agit que de quelques secondes avant que notre questionnement ne devienne plus inquiet… Nous avisons un spot sous un maigre pin battu par le vent du nord; il fait alors nuit noire. Tandis que le moteur s’éteint et que tout bruit, lentement, se pose, à part celui des bourrasques qui malmènent les bosquets, par trois fois retentissent des grondements qui semblent surgir du fond de la Terre et font vrombir les collines, comme si un monstre caché, dragon apocalyptique, faisait trembler les entrailles du monde. Silence… Puis la séquence se répète, cinq ou six fois, d’une seconde à peine chaque fois. Pris de court, et en l’absence d’une explication rassurante, nous décidons de redescendre en vitesse, un peu angoissés par cette ambiance orwellienne de fin du monde. Nous élisons domicile pour la nuit dans un goulet plus ou moins en impasse au-dessus des dernières habitations de Manosque… Bivouac égayé par le braiement des ânes et quelque berger tardif qui passe avec trois chiens tenus par une ficelle mais prêts à en découdre.

Nous aurons le fin mot de l’histoire de lendemain. 

3/8 Errance bienheureuse… de la Lure à Forcalquier

Matin-Yoga dans la clairière, petite balade hygiénique avec le chien. Redescente vers St-Etienne-les-Orgues où nous attend, sous un glorieux soleil matinal filtré par les platanes, la terrasse au Bar du Ski-Club – Siège des boulistes. Le petit déjeuner se prolonge en flânerie heureuse, agrémenté de fruits secs, galettes bretonnes et de noix et de quelques conversations avec les locaux. C’est assez étrange de se dire qu’on est illégal, assis ici à siroter un café crème à une terrasse on ne peut plus banale. Enfin, dans une illégalité me semble-t-il très relative… sans doute illégale elle-même, bref, dans une illégalité illégale ! Le serpent se mordrait-il la queue ? Puis, le plein d’essence, halte à la fontaine pour y tremper et frotter la vaisselle de la veille (notre gamelle de camping) et achat d’une paëlla à emporter que nous dégusterons un peu plus loin dans les collines, en empruntant une petite route noueuse et chaude comme un pied de vigne, qui doit rejoindre Forcalquier. Sur ces hauteurs escarpées, la vue est dégagée mais la tentative de sieste sur un terrain en pente, parsemé de cailloux et de branches de genévriers – les traîtres dans leur piquanterie – se révèlera assez infructueuse, d’autant que pour une toute petite route comme celle-ci (à certains endroits on ne peut pas se croiser), il y a quand même un trafic étonnant… Cueillette de thym dont quelques pieds que nous rapporterons pour planter dans le jardin. Dans un tournant, un campement très sommaire et hétéroclite, à base de caravane, cordages, tissus, etc. Certains semblent vivre ici avec très peu de choses… et surtout, pas d’eau.

Visite de Forcalquier : la citadelle qui fait mal aux pieds ! Et qui pique les mollets (allusion aux moustiques dont je subis à nouveau les assauts).

Bonne grimpette sur un chemin pavé, raide comme la vertu. Les pavés de guingois appellent à l’art de la précision et à la sûreté du pas et, à l’ombre des cèdres du Liban, quelques bancs de pierre offrent au pèlerin l’occasion d’une halte miséricordieuse.

Tout en haut de la citadelle, très belle vue à 360 degrés sur le Ventoux, la Lure, les Alpes, le Mercantour, le Lubéron… La petite chapelle Notre-Dame de Provence y retrace l’histoire des Saints de Provence et d’Orient. De style néo-byzantin, elle a été construite entre 1868 et 1875 sur l’emplacement de l’ancien château des comtes de Forcalquier (détruit par Henri IV) et domine la colline, surplombée d’une statue dorée de la Vierge qui resplendit comme un soleil. La chapelle, de structure octogonale, est agrémentée de huit anges musiciens sur chacun de ses angles extérieurs. Sur la même esplanade, un carillon, construit en 1925 qui s’anime les dimanches et aux fêtes.

Sur le tympan extérieur de la chapelle (espace en demi-cercle au-dessus de la porte d’entrée), sont représentés en sculpture, debout autour du Christ glorieux, les saints d’Orient, arrivés de la Terre sainte en Provence (dont Marie-Madeleine, Marthe, Lazare, Maximin, Marie-Jacobé, Marie-Salomé, Sarah, Sidoine, Trophime…) et assis, les saints de Provence, dont Delphine et Elzéar de Sabran. A l’intérieur, une petite histoire des Quatre Reines de Forcalquier, les filles du comte de Forcalquier qui épousèrent chacune un roi : l’aînée, Marguerite, épousa Saint-Louis en 1234 à douze ans, avant de le suivre six années en croisade; la seconde, Eléonore, devint en 1235 la femme du roi Henri III d’Angleterre; la troisième Sancie, épousa en 1242 Richard, comte de Cornouailles, futur roi des Romains et empereur d’Allemagne; et enfin la dernière, Béatrix, épousa en 1246 le frère de Saint-Louis, Charles Ier d’Anjou, qui deviendra roi de Naples et des deux Siciles.

(Le comté de Forcalquier, séparé de la Provence en 1110 par le jeu d’une division, s’étendait des sources de la Durance aux portes de Cavaillon et ses villes principales étaient Embrun, Gap, Sisteron, Manosque, Pertuis, Apt et Sault. Il fut de nouveau rattaché à la Provence par l’union de Gersende de Sabran et Alphonse II de Provence, les parents des quatre heureuses filles, avant d’être rattaché à la France lors du siège de Forcalquier par Louis XI en 1481.)

De cette colline coule une source, Font Calquier, ou Fontaine calcaire… qui a donné son nom à la ville.

Redescendre en ville c’est comme redescendre dans l’air du temps, dans l’ère de la modernité, dans les klaxons et les petits deals… Au bar le Lucky où nous prenons l’apéro, j’ai une pensée pour mes chats (Lucky & Luke) et tandis que l’on se renseigne sur un coin sympa pour dormir, on nous met sur la piste des Mourres, site géologique exceptionnel de formations calcaires, juste au-dessus de Forcalquier, où nous pique-niquons le soir avant de nous installer pour la nuit. 

2/8 A toute allure…. de Rustrel à la Lure

Venus du Lubéron, nous avons quitté les rustres de Rustrel, vu le château et le temple de Lourmarin, où coule le bon vin du château Fontvert, et traversé Apt un samedi à une heure de fin de marché aux senteurs d’épluchures et de biscuits orientaux. Nous filons droit vers le Nord, avec sur notre droite les coulures ensanglantées du canyon dit du Colorado, et plus loin, les Mées : étonnantes falaises parcheminées où vivent des fées cachées, qui dansent et virevoltent en poussières de couleurs vives – ocres, orangés, terre brûlée, terre de sienne, rouge sanglant, brun chocolat coulant…

Impatients, nous arrivons à Banon. Patrie de Giono nous voilà ! Village médiéval, avec son église d’En Haut et ses bancs positionnés face à la vallée, qui invitent à la lecture. A haute voix nous nous adonnons à ce qui est devenu, ces derniers temps, notre petit rituel Giono. A la librairie Le Bleuet, évidemment on y trouve du Giono, mais aussi plein d’autres livres, témoins d’un festival littéraire qui va s’ouvrir à Manosque. Poches, bandes dessinées, belles éditions, tout y est et s’offre aux gourmets que nous sommes – avec l’envie de tout goûter. Eh quoi, le livre serait un « discret pollueur », comme tentent de nous le faire accroire certaines radios de service public ?! Franchement, il doit y avoir erreur. Et quid de la pollution numérique ? Les serveurs internet, les stockages de données : plus gros consommateur d’électricité au monde. Alors… ne vous en prenez pas à nos livres ! En tous cas, dans cette librairie, on y flâne et y trouve aussi une carte IGN de la région qui nous permettra de sortir des sentiers battus – et tout cela, sans regarder nos écrans. Quel repos pour les yeux que de lire un livre, une carte, en laissant ses yeux et son esprit vagabonder au gré des pages et des reliefs !

A noter que le bleuet – le vrai bleuet – est une fleur quasiment en voie de disparition. Le vrai bleuet arbore une couleur Bleu de France, et n’a rien à voir avec les centaurées au bleu un peu délavé qui le remplacent souvent dans nos campagnes. Bel hommage, beau symbole que cette librairie aux fleurs de nos campagnes disparues…

Dans une épicerie fine, dégustation de miel (lavande fine, lavande, miel toutes fleurs…) et autres délicieusetés comme le petit fromage de chèvre de Banon, enroulé dans des feuilles de châtaignier et qui en prend le parfum, coulant et mordoré comme l’automne.

Après Banon nous partons vers St Etienne-les-Orgues où nous faisons le plein d’eau, puis entamons, impatients, la montée de la Lure. Montagne gionesque par excellence, la Lure domine les plaines et les falaises avoisinantes de son plateau venteux et râpé – comme son frère jumeau le Ventoux, que l’on aperçoit à quelques encablures de là – et impose sa présence à tout l’univers gionesque.

A la sortie de St Etienne-les-Orgues, le long de la route qui attaque la montagne, des bancs de bois à la peinture bleue élimée appellent à la flânerie, tous les cent mètres ou presque, comme un métronome, une mélopée insistante. Un peu au-dessus, la forêt nous enveloppe de sa magie et les tâches du soleil déclinant à travers le feuillage s’impriment sur les chemins de traverse comme une peau de léopard. Irrésistible appel à la sieste, improvisée et bienheureuse…

Juste avant le sommet de la Lure, nous descendons à pied le long d’une crête venteuse au-dessus d’un troupeau de brebis bêlantes, dont le patou nous a bien repérés. Là, les genévriers nains regorgent de baies, les buissons de thym abritent la vipère Orsini, que nous n’aurons pas l’honneur de croiser. Petite balade à pied d’une heure…

Le vent souffle du Nord, nous rajoutons des couches avant d’atteindre le sommet pelé et usé de Lure. Neuf antennes de télécommunications nous toisent, drapées dans leur suffisance. Leur présence obscène et maléfique spolie de toute grâce, de toute majesté chantante, la montagne elle-même, le paysage qu’elle protège, et les villages avoisinants sur lesquels elles font peser leur ombre électromagnétique. Quelle défiguration !

Au cours de nos explorations des cîmes et des vallées, nous n’aurons en fait plus que le droit de pleurer intérieurement en constatant le viol fait aux paysages, aux lignes bleues des Vosges, aux charmes pittoresque des villages… par ces antennes ou par les champs d’éoliennes – les deux étant censés bien sûr, rendre nos vies plus efficaces. Chassé par la modernité, le mystère se retire, dépité, des crêtes qui relient la terre et le ciel, du profond des vallées et des replis de terrain, et se love, en attendant de se redéployer, au cœur de la mémoire ancestrale des hommes, mémoire d’un temps où le silence grouillant de la terre l’emportait sur les sifflements stridents de l’électrification…

Un peu pris de court par l’essence nous décidons de redescendre sur le versant d’où nous sommes venus, afin de faire le plein le lendemain. Nous bivouaquons sur un chemin de traverse, à l’abri d’un petit creux sous les arbres, dont les branches bienfaisantes se penchent sur notre berceau, comme les bras arrondis d’une madone… à quelques kilomètres de l’abbaye Notre-Dame de Lure, celle-ci s’étant avérée située dans un bosquet sombre et humide, avec un parking en pente. Nuit froide à 1600 mètres! Les sacs de couchage, pas bien zippés, ne font pas leur meilleur office…

(c) DM

1/8 Élévation en Drôme provençale

Point n’est besoin de partir en Mongolie pour réapprendre à vivre en osmose avec la terre, retrouver le goût des choses vraies, chanter l’âme du monde. Une errance bienheureuse dans les collines de la Drôme provençale, sur les traces de Jean Giono, et la relecture de quelques-unes de ses plus belles pages feront l’affaire.

Giono nous réapprend la vraie valeur des choses. Mais aussi, à ré-inventer le rapport entre matériel et spirituel. Dans Colline, les hommes des Bastides blanches ont perdu le sens du sacré : ils ne regardent plus ni les arbres ni les bêtes, et encore moins les pierres, qu’avec le souci de leur utilité. Ils ont oublié de les regarder avec leur âme , cette âme que leur a insufflée le « grand maître » créateur (c’est ainsi qu’il est appelé). Sur son lit de mort, un vieux du village, Janet – dont certains pensent qu’il leur porte le mauvais œil – transmet néanmoins à celui qui veut l’entendre, une leçon magistrale sur le respect des règnes de la nature – animal, végétal, minéral.

Une morale pour notre époque ? La violence de notre regard sur la nature et sur l’autre, le monde, la désacralisation de tout, le besoin de posséder, de dominer, d’affirmer et d’ancrer la supériorité de l’être humain sur toutes les espèces nous apportent leur lot de pollutions et de catastrophes auxquelles nous ne comprenons plus rien. L’humain, avec ses rêves de toute puissance et d’immortalité piétine l’humilité, valeur peu à la mode s’il en est… rester tout petits devant le mystère de la Vie, quoi de plus naturel pourtant ? …

Or, le Chant du monde, tel que le chante Giono, n’est autre qu’un hymne à tout ce qui nous dépasse. Et, à une époque où la mauvaise graine des grandes guerres du vingtième siècle porte ses fruits, engendrant d’autres guerres, annihilations, trahisons, et l’aliénation de l’homme par l’homme, le message de Giono nous pousse à louer la grandeur de la création dans chacun de ses humbles détails, et à reconnaître de pleine face les déviances du genre humain comme les racines du mal qui nous oppresse aujourd’hui.

Giono ne nous apprend rien mais réveille en nous le tout profond de l’être qui remue et espère. A travers les paroles des anciens et des sages, ou d’un aventurier qui s’est mis en tête d’apporter de la joie au quotidien des habitants du plateau Grémone (Que ma joie demeure), il nous rappelle à l’évidence de la simplicité. L’acte gratuit, donc non rentable est revalorisé (faire pousser un champs de narcisses « parce que c’est beau »; amener des biches pour le cerf , et lâcher les juments vers l’étalon, pour faire des petits faons et des poulains; laisser un champs en friche pour faire le bonheur des oiseaux …),  car loin d’être sans résultat, il apporte quelque chose qui n’est pas de l’ordre du mesurable ni du quantifiable : de la joie. Et la joie, elle est la chose la plus gratuite et la plus contagieuse qui soit. Elle permet à l’homme de vivre, à travers les difficultés, et l’amène à questionner ses automatismes, et modifier ses habitudes pour se ménager du temps libre. Elle l’encourage à revoir ses modes de vie et de production, à produire juste ce dont il a besoin pour sa propre consommation, ou pour l’échanger contre d’autres biens nécessaires à sa survie. Ni plus, ni moins. Nous sommes loin de la somnolence confortable dans laquelle nos modes de vie modernes, poussés par la création artificielle de besoins superflus, nous ont plongés. Chaque humain est désormais en droit – a le devoir – de se poser la question : de quoi ai-je vraiment besoin ? La course effrénée au toujours plus, toujours mieux  ne serait-elle pas, en fin de compte, la source de tous nos malheurs ? Et comment nous extraire de cette grande roue de foire, peut-on encore sauter en route, ou est-elle en train de s’essouffler ?

Retrouver peu à peu le goût des vraies choses, de celles qui nous donnent vie et joie : l’eau, les herbes des montagnes, la nourriture saine et locale, l’amitié, l’amour, le partage…. Lorsque la source tarit, les villageois sont inquiets. Dans leur placard, une seule cruche d’eau pourvoit à la journée… Cette inquiétude, tangible, immédiate, est essentielle, nous ne la connaissons même plus car elle n’a rien à voir avec la plupart de nos préoccupations d’aujourd’hui, mais elle pourrait bien revenir un jour nous faire un petit salut…

Aujourd’hui en Drôme provençale, les sources coulent à flot, et loin des bureaucraties coûteuses, les fontaines sont « potables » par défaut d’affichage et elles offrent encore généreusement leur eau, aux habitants comme à l’ermite de passage…  

(c) DM

Prière pour la Fin des Temps

Ecoutez en lisant : https://music.youtube.com/watch?v=PZeTKfpFfOI&list=RDAMVM0QFY3SCgUGA

Homme, Femme, Vieillard ou Enfant,

Vivant, décédé ou encore à naître

Que ton Coeur soit pur et lumineux

qu’il éclaire ta route au-devant

et irradie autour de toi

Qu’il soit phare pour les Autres

et pour toi, guide et réconfort,

afin que ton chemin soit joyeux

Que chaque Jour soit comme le Dernier,

beau et bon et bienfaisant

comme un pain chaud sorti du four

Et que ton Cœur se réjouisse

lorsque les étoiles pâlissent

au firmament

Que la Terre soit fertile et nourricière

et notre Mère à tous

Que le Soleil, la Lune et les Etoiles

redeviennent nos parents, nos frères, nos soeurs et nos enfants

Et les éléments, notre levain

Que chaque Cœur vibre d’Amour et se relie au Sans Objet

Cœur de l’Univers, dont il est à la fois Tout et Partie

Que chaque Cœur vibre de Compassion pour tout ce qui est Vivant,

sachant que toute la Création est issue d’un même atome,

du même abîme,

et vibre du même Son originel

Que homme et femme se chérissent et se complètent

et se donnent naissance l’un à l’autre

comme la vigne et le raisin

ou deux sarments d’une tresse

Que tes yeux donnent du sens à ce qu’ils regardent

Et que tu sois béni mille fois en retour

par le regard des Autres sur toi

Que ta bouche chérisse le silence

Et tes oreilles attentives au bruissement des feuilles

au gargouillis de l’eau

au murmure discret des étoiles

Que tes mains caressent sans chercher à saisir

et offrent au Monde ce de quoi tu es fait

Que ta langue, ta peau goûtent à l’Infini

et aspirent à sa Tendresse

Que ton langage soit prière

Que ton Verbe soit Chant,

et qu’il se fasse chair

Que ton respir soit doux comme celui d’un enfant

Tendre ton inspir

Généreux ton expir

Cycle précieux en harmonie

avec la grande respiration de la Terre

Que tes hanches soient souples et ta démarche sûre

Rassurante ta posture et ferme ta direction

Que tes pas te guident où tu es en harmonie

où ton cœur et ton corps palpitent sans faire de vagues,

profonds comme un lac d’altitude

seulement ridé à la surface

par quelque facétie du vent

le frémissement de tes sens

et la Noble expression venue du fond

de tes émotions

Que tes bras accueillent le Grand Mystère

et l’embrassent chaleureusement

Qu’ils reçoivent en retour

le frisson du Vivant

Que ton Esprit soit clair et ta pensée limpide

Que tes pensées, tes paroles et tes actions

résonnent comme un acte d’Amour,

alignées sur le Grand Principe

car chacune d’entre elles

influence le Tout

Que ton plexus soit fort face à l’adversité

et ne daigne ni fléchir ni se décourager

Que ta pratique soit ainsi, simple et dédiée

Que chaque être voie le monde

avec l’âme d’un enfant

dépourvu de toute intention de nuire

Que Notre Cœur vibre à l’unisson

avec le reste de la Création

Que tes yeux enfin scintillent

de toutes les Beautés du monde

qu’ils reflètent l’effervescence de ton Cœur

ils seront un signe de ta Joie d’être en Vie

Reçois la vie à pleines mains

et les bénédictions seront légions.

(c) DM novembre 2020

Filigrane

Silence. Bruissements du jour.

Craquements. Pépiements. Caquètements. Silence.

Lointains mugissements, bourdonnements. Silence.

Vrombissements assourdissants.

Et le Sacré se révèle.

Belle-au-bois-dormant sous la tonnelle,

dont le baiser ardent irradie d’argent autour de lui.

Un tout petit chat ronfle, roulé en boule dans un pot de plante.

Léger ronflement, à peine perceptible – comme un nourrisson.

Il suffit d’un petit ronflement et le grand Cœur du monde s’éveille et frémit.

Le cœur de la planète, de l’Homme, de la Création.

Lentement une fleur sourit, pétales qui s’ouvrent et répandent leurs effluves,

aériennes comme la soie.

Et s’épanouit, à nouveau, l’arôme du Bonheur.

Conspiration au bonheur.

Les bourdons, les abeilles me rasent de près –

adaptent leur trajectoire aux obstacles parsemés dans le jardin,

tels des moteurs de Formule 1.

Le pic épeiche s’en donne à cœur joie.

Repos – ô trêve ! La Terre soupire d’aise.

A tire d’ailes passent les moineaux, passereaux.

Bergeronnettes et fauvettes.

Mésange huppée, pinson, rougequeue, geai.

Et même deux hirondelles printanières qui, pourchassées par les chats, cherchent refuge en ma maison.  

Lointains échos de musique assourdis.

Gais pépiements dans l’air altier.

Enfin la délivrance, enfin le ralliement.

Saveurs du soir et air du Temps.

Froissement d’air, frémissement d’aile.

Conversation de l’eau, gargouillements.

Passer le temps sous les sureaux.

Parfums d’enfance et de silence.

Epaisseur de l’instant, texture soyeuse sous le doigt.

Goût du bonheur.  

Manque. Sentir le manque.

Se rassurer, avec patience, avec douceur.

Ce n’est pas la fin, ô non ! C’est juste UNE fin.

Une dont on avait besoin.

Long hululement du vent. Appel lointain, impatient.

Lamentement. Soudain murmure insignifiant.

Le Sacré s’en est allé de la Terre des Humains.

Mais dans le matériel il n’y a rien de poétique.

Qui se souvient de l’odeur des premières fleurs de pommier ?

Sous la couche des choses, l’entendement.

Filigrane, graines sous-jacentes.

Des mots, des gestes, des non-dits.

Métamorphoses intimes.

(c) DM

1,2,3 Soleil !

Un – extase du vent

Deux – grand cercle arctique

Trois – apnée cosmique

Soleil ! Tu rugis comme la lionne

 Et la Terre s’assoupit un instant

            lovée contre le crépuscule

            et rêva de jour

Les yeux mi-clos sur ce monde nouveau

            qui bientôt allait s’éveiller

Et chacun s’enferma pour mieux comprendre sa vie

            espaces clos

            où enfin le Sacré

            put se déployer

Les monts, les forêts, les animaux se reconnurent

            présence engagée

            et de concert murmurent

Océan ! Tu ondules comme le serpent

Et l’humain plongea en soi

            embrassa le calme

            et s’en réjouit           

Chacun se souvint

            des beautés de sa vie

            trésor englouti

Et dans le cœur de l’Homme

            se ralluma la flamme

            minuscule mais ferme

Terre ! Tu vrombis comme la libellule

Chacun revint à l’essentiel

            et s’en trouva heureux

Douceur du présent

            chaque instant précieux

            invisible, saisissable

Et les moments heureux de défiler un à un

            trame d’une vie

            millions d’existences enlacées

Air ! Soyeux comme le fil d’araignée

Tu nous relies, tu nous inspires

Et tout recommença

            la Terre s’ébroua

            ouvrit un œil

            prit une inspiration – et ce fut un éclair !

            puis expira – et ce fut un baiser

Lune ! Comme tu danses avec les Etoiles

Là-haut dans l’Ether

            s’ouvre le règne du Grand Devin

(c) DM