Sur les traces de Vincenot, 6/8

6. Conversations privées au pays de Vincenot

Si Henri Vincenot est né à Dijon, c’est à Commarin qu’il passe le plus clair de son enfance, et où il retournera écrire nombre de livres à la fin de sa vie. Commarin, en Côte d’Or, est un village conscient de son héritage, puisqu’on y trouve, en bonne place devant l’église, face à la rue principale, un grand portrait de l’auteur et ces lignes :

L’église de Commarin
et la photo d’Henri Vincenot

Henri Vincenot, peintre, écrivain, sculpteur.

Un hommage discret mais honorable pour ce village dont Vincenot relate, dans La Billebaude, son roman autobiographique, nombre de faits et gestes, à travers les évènements relevant du quotidien ou de l’extraordinaire.

Les parties de chasse, d’abord, auxquelles son grand-père Tremblot le convie dès son plus jeune âge.

La vie des artisans : son grand-père, bourrelier, sillonnant toute la région, deux fois l’an, pour rembourrer ou remplacer selles, courroies, et autres accessoires de charrues et de labour ; son autre grand-père, ferronnier, et le martèlement régulier de la forge au petit matin.

La vie au château, les comtes de Vogüé irradiant le village de leur présence courtoise et bienveillante.

La vie religieuse, à la maison comme à l’église ; les aïeules psalmodient sans cesse des prières (« je prie pour ceux qui ne prient jamais » disait sa grand-mère Valentine….) en entretenant le feu, en dépeçant le lapin, en cousant et en racommodant ; à la messe, le jeune Vincenot officie comme enfant de chœur et avoue une certaine faiblesse pour les odeurs d’encens et les sermons paternels et ronflants, qui lui occasionnent volontiers un dodelinement involontaire de la tête…

Le Carême, la Noël, où encore une fois vie quotidienne et vie religieuse sont mêlées, les repas de fête gargantuesques (on se demande aujourd’hui comment pouvait-on ingurgiter tout cela ? à moins que l’air vif de la campagne et le mode de vie sain de l’époque….) 

L’école et les rythmes, inextricablement liés, de l’enseignement, en patois bien sûr, et de la récolte des simples ou des travaux des champs ; et tant d’autres choses encore…

Le château de Commarin

Voici comment, dans La Billebaude, toujours, l’écrivain parle du village de Commarin où habitent ses grands-parents maternels (ceux qui l’ont en partie élevé, avec sa mère, puisqu’il était « pupille de la nation », son père étant mort à Verdun) et du château de Commarin où il se fait un grand ami, le jeune comte Charles-Louis de Vogüe – dont le père figure lui aussi parmi les défunts de la grande guerre (son nom est incrusté dans une dalle sur le mur de l’église).

« Notre village, c’est sûr, s’est construit autour du château. On le voit bien à la façon dont les maisons tournent leurs faces vers la demeure féodale en cherchant à lui faire révérence. On n’approche cette grande demeure seigneuriale qu’en cheminant sous les voûtes puissantes des tilleuls, des ormes et des marronniers dont les troncs noirs font comme les énormes piliers d’un narthex de cathédrale, et en franchissant un pont jeté sur les douves où dort l’eau verte. Mais, attention, on ne parvient chez nous qu’après de rudes montées et de vives descentes pour franchir les trois ou quatre barres sombres et abruptes des Arrières-Côtes, c’est ce qui faisait dire à ma mère que nous vivions dans les « pays perdus », car à l’époque il fallait, depuis Dijon, la capitale, plus de dix heures, aux pas des mules du messager, pour débarquer, rompu, devant l’auberge auprès de la grosse tour ronde.

Mais j’ose dire qu’une fois arrivés là, on pouvait se tourner dans toutes les directions sans voir autre chose que de grandes pâtures, et puis marcher cinq ou même dix heures à travers les bois et les friches sans rencontrer âme qui vive. »

Magnifique programme, qui résume à lui seul tout l’attrait de ces vastes étendues pour le jeune Vincenot, garçon un peu solitaire, féru du mode de vie rural, ses valeurs et ses bonheurs familiaux, la communauté de vie, la vraie ; les artisans, leur art et la façon dont ils mènent leur commerce ; la bonne chère, l’hospitalité, les repas pris en groupe autour de la grande table de cuisine ; le bon sens paysan, et la chasse, à laquelle ses grands-pères l’initient, avec ses stratagèmes, son vocabulaire et ses subtilités propres…

Henri partage avec le jeune comte la passion des chiens, de la chasse, des façons de rabattre ou de tuer un sanglier. Il n’est pas rare qu’il s’échappe avec lui dans de folles cavalcades en forêt…

D’ailleurs, ne sont-ce pas ces errances, fusil au dos, qui semblent résumer à elles seules toute son enfance et son adolescence puisqu’il opta, comme titre de son livre – autobiographie mêlée de savoureux récits de la vie campagnarde dans l’Auxois du début 20è siècle – pour le mot billebaude qui signifie au hasard, ou au petit bonheur la chance pourrait-on dire aujourd’hui, et qui s’employait, tant pour une chasse menée au gré du vent, nez en l’air dans les collines, que pour une cravate mal nouée ?

Vincenot, amoureux de la nature et des vagabondages, admirateur de Giono qui lui-même s’est fondu dans les collines du Contadour, se décrit ainsi dans Prélude à l’aventure – un récit du premier hiver passé dans le hameau perdu dans les collines, qu’il a dédié sa vie à reconstruire :

« Ce qui m’a décidé à venir vivre là, c’est le cadre merveilleux que forment la basse vallée et les montagnes qui la bordent. Ce qui m’a tenté d’entreprendre cette aventure, c’est mon tempérament de pionnier, mon goût du risque. J’aime tout ce qui ressemble, de loin ou de près, à une aventure, et ce n’est un mystère pour personne que j’ai l’intention, si cette [première] expérience réussit, d’aller m’installer dans les bois et les friches, sur un terrain que j’ai acquis dans ce but, pour y vivre une vie d’isolement total. »

C’est une maison dans la colline, adossée au ciel bleu….

C’est d’ailleurs, en errant dans les collines, un jour de chasse – en se perdant un peu avec sa chienne, Mirette – que le jeune Henri découvre ce hameau perdu, enfoui sous les ronces, où seul un ermite semble faire du feu de temps en temps… et qui deviendra la passion de sa vie. À l’origine, des granges construites là par des moines cisterciens, aux Xè et XIè siècles, « piquées aux meilleurs endroits près d’une bonne source et qui leur avaient servi de centre de défrichage de la forêt gauloise » raconte l’écrivain. Ce hameau en ruine, dit la Peuriotte (ou la Peurrie, ou la Pourrie), situé au fond d’une combe, au-dessus de la Bussière, sera d’ailleurs le but de notre prochaine balade. Voici le récit de sa découverte par Henri Vincenot dans La Billebaude :

« Une espèce de sentier nous prit et nous conduisit près d’un lavoir brisé où coulait l’eau d’une source captée entre deux roches, elle remplissait un petit lavoir et, au-delà, elle se perdait dans le cresson, le baume de rivière et la menthe, et divaguait dans un verger mangé de ronces, d’épines noires et d’herbes plates.

Face à la vallée perdue, les quelques maisons ouvraient l’œil mort de leurs fenêtres. Un beau silence recouvrait tout cela. De temps en temps, le grand cri féroce d’un couple de circaètes qui planaient très haut dans le ciel. (…)

Je n’avais jamais vu ces maisons qui dormaient sous un édredon de ronces et de troènes au milieu des bois, sur le bon versant d’une combe mystérieuse, et même, je n’en avais jamais entendu parler. C’était la Belle au Bois dormant, j’en étais le Prince charmant… »

Nous faisons donc route tout d’abord vers la Bussière-sur-Ouche, avec l’espoir d’y apercevoir la fameuse abbaye, nichée dans son écrin de verdure, dont la construction est relatée et romancée par Vincenot dans Les Étoiles de Compostelle. Construite en 1131 par Étienne Harding, troisième abbé de Cîteaux, elle est consacrée en 1172 et devient alors un centre d’attraction pour de nombreux moines de l’ordre cistercien qui occupent dès lors ce petit coin de Bourgogne. Mais peine perdue – rançon de notre parti-pris de partir à la découverte sans trop nous pencher, de prime abord, sur les dépliants touristiques, quitte à être parfois déçus – le joyau de l’art médiéval, après les habituelles tribulations (vendue comme bien national à la révolution, puis remaniée en style néo-gothique à la fin du 19è siècle) a été vendu en 2005 à une famille anglaise qui entreprend d’en faire un hôtel de luxe, appartenant aujourd’hui à la chaîne des Relais&Châteaux.

Mon cœur est gros de voir une telle splendeur de notre patrimoine national sacrifiée sur l’autel du tourisme de luxe… Nous parvenons tout de même à en apercevoir quelques pans, à travers les grilles du parc, et ne pouvons, par un fabuleux effort mental et spirituel, que nous concentrer, récits de Vincenot à l’appui, pour tenter de visualiser l’épopée de ceux qui ont imaginé et construit ce bijou. Je découvrirai plus tard qu’en l’abbaye elle-même se trouvent aussi deux restaurants, l’un étoilé au Michelin, l’autre un bistrot au menu plus modeste. Pour sûr, lors d’une prochaine visite, nous viendrons y déguster quelque chose !

L’âme du lieu qui respire …
(photo du site abbaye de la bussière)

En attendant, on doit se satisfaire de magnifiques photos sur le site de l’abbaye, où, sous les percales et les drapés de rideaux, en contrepoint derrière les tables d’hôtes et les chaises longues, continue de respirer l’âme du lieu, et de rayonner, d’une lueur étrange et intemporelle, le mystère des moines défricheurs de combes, le mystère des compagnons bâtisseurs amoureux de la pierre et du bois…

Le feu de notre enthousiasme qui nous pousse aux trousses d’Henri Vincenot nous permet alors de découvrir, à la sortie de la Bussière, la petite route qui s’éloigne en lacets vers la Combe aux Bœufs (la Combraimbeû écrit Vincenot), celle qui nous mènera, à pied, comme en pèlerinage, vers la maison familiale de l’écrivain, où sont enterrés Henri Vincenot et sa femme Andrée, ainsi que l’un de leur fils, François.

Sa fille Claudine se souvient de l’ingéniosité de ses parents, lors d’un hiver particulièrement rude, pour faire face à la froidure et aux privations, préparant ainsi leurs enfants à être « les futurs pionniers du hameau perdu »… :

« Les mains et les pieds, malgré les moufles et les grosses chaussettes de laine, souffrent souvent de la terrible « onglée » qui fait pleurer les petits et jurer les grands. Il faut, pour la moindre sortie, se déplacer en luge : cela fait le bonheur des trois enfants, emmitouflés comme de petits Esquimaux. Les parents halent la charge sur le chemin dur comme la pierre et luisant de verglas bleuté, avec Pataud, le chien, qui fait le fou dans la neige et éclater de rire toute la bande. Au retour, le lait est déjà en paillettes dans la timbale. Mais c’est une expérience amusante de voir les glaçons se dissoudre à la chaleur de la maison. Les parents ne manquent pas une occasion de transformer toute corvée en partie de plaisir, de découverte, d’apprentissage. »

C’est un pèlerinage plein d’émotion et de respect que nous entamons alors, vers ce haut-lieu de l’imaginaire vincenesque, utopie ancrée dans la matière par la passion visionnaire de l’écrivain et sa détermination, et maintenue en vie comme un lieu privé et discret, par sa descendance. Au rythme de nos pas, dans le silence assourdissant de la combe, alors que s’ouvre le flanc nord du plateau contre lequel repose la maison, refluent les moments passés à me plonger dans ces écrits qui ont ouvert pour moi une porte vers un nouvel univers, celui de mes racines familiales auxquelles ils m’ont permis de me relier, celui d’une tradition partagée et de valeurs dont je porte en moi l’héritage.

Une magnifique croix celtique sous laquelle repose
Henri Vincenot
écrivain, peintre & sculpteur,
bourguignon

Nous y casserons même la croûte, au rebord d’une terrasse, ouvrant une bouteille de vin rouge à la santé de ce grand personnage, avant de redescendre en vitesse, car d’autres joies nous appellent, dans les terres plus hospitalières où fermentent les grands crus de Bourgogne…

Rien ne saurait remplacer les mots de Vincenot lui-même pour terminer cette séquence nostalgie. Il passe son premier hiver à la Peurrie, en famille… Henri a bûché 19 stères de bois, fait provisions de patates et entassé conserves, boîtes de conserve brillantes pleines de légumes et soudées par le grand-père, et puis un saloir plein, fermé par un gros linge blanc : « Le vrai confort est celui qu’on se crée, à force d’ingéniosité et d’adresse. »

« Je pense à l’éducation de mes enfants, à cette connaissance intime et objective qu’ils auront de tout : du froid, du chaud, de la pleine eau, du plein air. Rien ou presque ne s’interpose entre eux et la nature. Comme ils seront armés pour la vie ! »

Notre gaillard se lève au petit matin – le thermomètre affiche -4° dans la cuisine – avant tout le monde, pour aller fureter dans les bois, le long de la rivière bordée de croûtes de gel … « La nature est pour moi une éternelle et grandiose comédie à laquelle je veux assister infiniment. »

« Alors, je jouis d’une espèce de joie passagère qui m’étreint tous les matins. Chaudement vêtu, je compose mon petit déjeuner que je veux solide, varié et copieux et, en écoutant pleurer le froid, dehors, je souris en mordant dans un bon morceau de fromage. »

Une expérience dont l’écrivain n’aurait pas à rougir aujourd’hui, devant les adeptes des bains glacés et du survivalisme !

« J’ai longtemps craint que ces joies ne perdent à la longue leur mordant. Et c’est pourquoi je me suis ménagé cette première expérience qui n’est qu’un prélude. Mais non, à peine ouvré-je les yeux, chaque matin, que les joies tombent en pluie, elles me submergent : la couleur de l’aurore, le bruit des eaux, les glaçons, le froid lui-même, tout est, à qui sait s’y glisser, une occasion de douce béatitude et, de jour en jour, je sens le bonheur s’installer en moi. » (Henri Vincenot, Prélude à l’aventure)

(c) texte et photos DM (sauf indicatiojn contraire) mars 2023

Photo de couverture : abbaye de la Bussière, photo du site https://www.abbayedelabussiere.fr/

Prochain épisode 7/8 : Dans les vignobles, les mystères du palais

Sur les traces de Vincenot 5/8

5. Au fil de l’eau, au bois dormant…

Après Cluny, Autun, et les longues réflexions sur l’art médiéval, la symbolique, l’alchimie et l’héritage compagnonnique, que ces deux joyaux moyenâgeux m’ont inspirées, la suite de ce récit de voyage va sans doute sembler comme un long fleuve tranquille, au fil de l’eau du canal de Bourgogne…

Nous y voilà, justement, à ce canal de Bourgogne, que nous rejoignons près de Pouilly-en-Auxois, après une halte à Arnay-le-Duc (dont je déconseille les toilettes publiques).

La vue de l’eau qui s’écoule entre les grands arbres nous ravit et colore immédiatement notre périple d’un autre sentiment : celui de tranquilité, de rythme lent, d’art de vivre. De la Bourgogne cistercienne, austère et monastique, nous sommes entrés dans une autre Bourgogne, celle des châteaux forts, des péniches et des écluses.

Le canal insuffle un rythme à ces journées paisibles qui semblent s’effilocher dans la lumière d’automne. Au cœur de la ville de Pouilly, ce canal, qui relie l’Yonne à la Saône, s’engouffre dans un passage en souterrain (le tunnel-canal, aussi appelé la voûte), long de 3.333 mètres (y verra-t-on un symbole?!)

Nous sommes ici, à la charnière entre les Vosges et le Morvan, sur la ligne de partage des eaux entre le bassin de la Seine et celui du Rhône.

La bourgade de Pouilly-en-Auxois ne nous ayant pas dévoilé ses charmes (camping fermé, semblant d’animation jusqu’à 19h, pas moyen de boire un verre ni de dîner après 20h…) nous passons une nuit agitée, l’estomac vide, sous une pluie diluvienne, et une douche au robinet d’eau froide le matin. Nuit qui aura, au moins, le mérite de nous faire apprécier d’autant plus une balade ensoleillée sur les berges du canal de Bourgogne le lendemain matin.

La campagne verte et ondoyante s’étale sous nos yeux, la plaine de l’Auxois barrée de deux grandes traverses : le canal de Bourgogne, et l’autoroute A6.

Même avec ces deux repères – ou peut-être à cause de la présence de ces deux voies qui entravent le libre vagabondage dans ces espaces campagnards – notre petite virée de la veille au soir, au coucher du soleil, dans un dédale de routes minuscules, se sera soldée par une totale désorientation. Mais au moins, nous avons repéré les directions de Commarin, Châteauneuf, Vandenesse, où nous comptons passer la journée.

Canal de Bourgogne à Vandenesse avec vue sur Châteauneuf
(photo Philippe Bruchot Le Bien Public)

Après avoir bu un café (l’un des plus chers de Bourgogne, je n’en doute pas!) place de la Mairie, nous errons, un peu hébétés par la mauvaise nuit, au soleil tout neuf, le long du canal à Vandenesse. Buller étant ma spécialité (j’avais déjà bullé en Suisse, à Bulle, mais j’ose me réclame de la confrérie des bulleurs sous tous les horizons) je me sens à nouveau à l’aise, le fil de l’eau m’a fait retrouver mon rythme circadien. Le calme et la solitude nous ravigotent, tandis que nous nous prenons à rêver d’une petite maison d’éclusier sur les bords du canal.

Je cherche en vain à identifier la maison des grands parents paternels d’Henri Vincenot à Vandenesse, son grand-père Alexandre dit Sandrot, forgeron et cheminot, et sa grand-mère Céline, qui vivaient au fil de l’eau sur les bords du canal, en dehors du village.

« Les écluses se succédaient, rapprochées comme des marches d’escalier de moulin, pour permettre aux péniches de franchir le seuil de cette fameuse ligne de partage des eaux qui faisait dire à mes vieux que notre tribu « tenait le faîte du Monde occidental » »,
raconte Vincenot dans La Billebaude, son ouvrage autobiographique.

Son grand-père, « homme du métal et du feu », était né à Châteauneuf – tout comme son autre grand-père Tremblot, de dix ans son cadet. « Ils avaient bien des souvenirs communs et commun aussi était leur penchant pour la farce et la mystification. De même leur bonne grasse humeur qui était celle de tous les gens du Haut-Auxois et de la Montagne. » Forgeron, ferronnier et ferrant par-dessus le marché et, intrigué par « ce qui se passait du côté de ce chemin de fer sur lequel roulaient ces prodigieux chaudrons du diable : les locomotives », il était devenu ouvrier aux ateliers de machines, puis chauffeur, puis mécanicien de locomotive.

Le père Sandrot, maître forgeron, « Persévérant la Gaieté du Tour de France » avait fait la guerre de 1870, puis avait été appelé en renfort contre les communards, ceux pour qui il avait « commencé à avoir de l’admiration et de l’estime, mais qui avaient, par la suite, « fait dans ses bottes », comme il disait, car il avait « vu, de ses yeux vu, les insurgés briser à coups de masse les outils, les tours, les aiguilles, les signaux et les appareils de voies et, tenez-vous bien, les commandes des locomotives ! (…) A partir de ce moment, il avait appelé les insurgés des « salopards », et personne n’avait jamais pu lui faire admettre qu’ils pussent être des gens respectables. Il faut dire qu’un compagnon du Tour de France a un tel respect de l’outil que, toute politique mise à part, celui qui le brise ou le sabote est un moins que rien. »

La maison du canal voit donc passer bien du monde, les péniches, les berrichons, les barques énormes de la compagnie H.P.L.M au nez blanc et rouge, qui faisaient « Paris-Dijon par l’Yonne en moins de dix jours ! ». Certaines embarcations étaient tirées par un homme ou deux femmes, d’autres par des mulets, et les plus grosses par deux beaux chevaux. « L’homme suivait en chantant comme un laboureur, son grand perpignan sur le cou : un fouet de quatre mètres, au manche de micocoulier tressé et à la longue mèche qui, savamment maniée, claquait comme un coup de fusil dans la vallée. »

Un jour, arrive la nouvelle que des bateaux à moteur vont être mis en service sur le canal.
« Mon grand-père avait bondi :
– Je l’ai toujours dit : la vapeur transformera le monde ! avait-il fièrement proclamé, en bon mécanicien de locomotive qu’il était.
Or, il ne s’agissait pas de vapeur, mais de moteur à pétrole, et le grand-père, déçu, avait dit aux femmes :
– Sacristi ! Vous allez voir ; on va être empoisonnés ! Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que ça pue, un moteur à pétrole ! »

Triste prédiction…. Nous ne pouvons qu’acquiescer, nous qui vivons avec ces moteurs, un siècle plus tard, empoisonnés que nous sommes non pas seulement par les bateaux, mais les avions, les voitures et les camions, les grues de chantier, les tronçonneuses et les engins agricoles… non pas seulement par l’odeur, mais par le bruit, le visuel, et les particules de métaux lourds et de produits chimiques que tous ces moteurs déversent dans l’atmosphère, et que l’on retrouve dans nos tissus, dans nos organes, et qui mettent à mal notre pauvre organisme.

Ainsi donc, vint le premier bateau à moteur, L’Oural, en 1920, avec sa « charognerie de moteur à pétrole, et, avec elle, toute cette pollution, dont on devait beaucoup parler par la suite. » Le grand-père remarque que le sillage soulevé par le bolide, en battant contre la rive, va dégrader et saper les perrés*, où nichent les écrevisses….

* perré : mur, revêtement en pierres sèches qui protège un ouvrage et empêche les eaux de le dégrader ou les terres d’un talus de s’effondrer

Le même grand-père qui lui transmit aussi l’amour des arbres, puisque Vincenot, jeune, veut être chasseur, et accessoirement, bourrelier, ou forgeron, ou charpentier, ou bien encore mieux, bûcheron !

« C’était même ce métier de bûcheron qui me tentait le plus, parce que les parfums y étaient encore plus vifs et plus saoulant que n’importe où ailleurs, mais surtout parce que si l’on a l’outil dans la main et les odeurs plein la tête, la vie sauvage n’est pas loin ! Et quoi de plus roboratif que la compagnie des grands arbres ?
– Si jamais tu es patraque, me disait le grand-père Sandrot, mets-toi le dos contre un beau chêne de futaie ou un « moderne » de belle venue. Colle-toi les talons, les fesses, le dos et le creuteu [patois auxois, partie supérieure du crâne] contre le tronc, tourné vers le sud, la paume des mains bien à plat sur l’écorce, et restes-y aussi longtemps que tu pourras… Une heure, si tu en as la patience : Guari ! Regonflé à péter que tu seras !
– Regonflé de quoi ?
– Regonflé de vie, garçon ! »

Je me suis attardée un moment à cette maison du canal, et toute la vie qui gargouillait autour, que décrit si bien Vincenot ; et pourtant, ce ne fut qu’un bref instant de notre journée, car Chez Lucotte, sympathique gargote découverte par hasard au bord du canal, affichant complet, nous filâmes bientôt vers Châteauneuf, prenant de la hauteur pour mieux chanter les louanges de l’Auxois moyenâgeux…

Vue sur un Auxois orageux, depuis les murailles de Châteauneuf

Perché sur un éperon rocheux, le château de Châteauneuf est l’un des derniers beaux vestiges de l’architecture médiévale. Construit à partir de 1132 par Jean de Chaudenay pour son fils cadet Jehan (prénom repris par Vincenot pour son héros des Étoiles de Compostelle), il fut remanié au XVè siècle et passa entre les mains de différentes grandes familles. Dominant la plaine de l’Auxois, il trône paisiblement, et dans les ruelles du village on se sent acteur d’une recomposition historique bien arrangée… Le fait que nous soyons hors saison, hors vacances, et que le village soit d’un calme olympien, semblant nous appartenir à nous seuls, ajoute à notre gaieté – malgré l’horizon qui s’obscurcit à nouveau – de même que quelques bons verres de vins de Bourgogne.

Les pleurants (détail) – sur la sacoche du premier, on remarque les coquilles de Saint-Jacques de Compsotelle (aussi présentes dans les armoiries de Jehan de Chaudenay, le premier seigneur du château)

Nous visitons le château, sa chapelle voûtée, en coque de bateau renversée, et le gisant aux pleurants de pierre noire (réplique du tombeau de Philippe Pot, seigneur de Châteauneuf, gisant les mains en prière, entouré de statues représentant, dans la tradition des tombeaux des ducs de Bourgogne, les nobles du voisinage venus pleurer le mort sous de longues capuches noires) ; ses appartements, sa salle d’apparat, ses latrines incrustées dans l’épaisseur des murs, ses cheminées, ses magnifiques meubles sculptés, ses tommettes aux traces d’animaux incrustées (car les tommettes, apprend-on dans Surprenante, curieuse et mystérieuse Bourgogne de Pierre Guelff , étaient mises à sécher dans la forêt), sa vierge à l’enfant en bois et ses vues imprenables sur les collines et le canal.

Châteauneuf, construit sur le rocher
(photo Ch. Fouquin, Région Bourgogne-Franche-Comté)

Pierre Guelff explique encore que le château est un bijou d’œuvre compagnonnique : « corniches, rejointoiement des murs à l’ancienne maison forte, charpente du toit composée de vingt-deux fermes devant supporter une couverture de lauzes sur une épaisseur impressionnante, soit une demie-tonne au mètre carré ! Seuls les compagnons pouvaient mener à terme ce travail difficile et délicat, car les bâtiments ne sont pas du tout construits sur un plan régulier » – érigé sur un éperon vertigineux – « faux angles, courbes, contre-courbes et irrégularités ne facilitaient pas la tâche. Pour arriver à ses fins, le Maître d’œuvre appliqua le Nombre d’Or qui, nuance importante, est la Sublime Proportion chez les Compagnons et la Divine Proportion aux yeux de l’Église. Le Nombre d’Or vaut 1,618033… est désigné par la lettre phi de l’alphabet grec en l’honneur de Phidas, sculpteur et architecte grec du Parthénon. Le Nombre d’Or est une proportion considérée comme esthétique, non seulement dans certaines œuvres architecturales ou picturales, mais dans les spirales des coquillages, le nombre de pétales, la disposition des feuilles des plantes… » Revoilà donc notre fameux nombre d’or ! Synonyme et représentation, à échelle humaine, de la perfection des formes et des proportions trouvée dans la nature. Le château présente également des marques compagnonniques dans les parois de bois et de pierre du salon : formes géométriques, lettres grecs ou monogrammes, marques des tâcherons (tailleurs de pierre ou sculpteurs payés à la tâche) ou signatures des maîtres ayant contribué à une œuvre magistrale…

De nouveaux orages étant annoncés, nous passons la nuit dans une charmante chambre d’hôte Ô bois dormant, tenue par la sémillante Vanessa, où nous passerons une bonne nuit dans la suite médiévale de la tour, nous prenant pour les seigneurs du château, bercés par le vent qui s’essouffle et les hululements des chouettes. Nous avons, à n’en pas douter, fait un bond dans le temps, et au réveil le petit déjeuner somme toute très moderne nous surprend dans notre rêve éveillé et nous ramène à la réalité : n’attendions-nous pas une collation de sangliers, de rôts divers en sauce, de galettes de maïs et de tartes aux pommes chaudes sorties du four ? !!

Neuf cents ans d’histoire nous regardent et le temps s’est arrêté un instant. Mais nous devons poursuivre notre journée à la rencontre d’Henri Vincenot, en allant galoper sur ses terres…

référence de lecture : Surprenante, curieuse et mystérieuse Bourgogne, Pierre Guelff, Curio Guide, Éditions Jourdan

photo de couverture : vierge à l’enfant, chapelle de Châteauneuf

(c) texte et photos DM mars 2023 (sauf indication contraire)

Prochain épisode 6/8 : Conversations privées au pays de Vincenot

Sur les traces de Vincenot 4/8

4. L’héritage (perdu?) des Compagnons bâtisseurs

Après avoir plongé dans l’univers fascinant de l’art des compagnons du moyen-âge, bâtisseurs d’églises, charpentiers, sculpteurs de pierre, maîtres verriers, ferronniers, serruriers… et s’être émerveillé de la somme de connaissances mathématiques, géométriques, ésotériques et sacrées dont ils étaient porteurs, on ne peut, il me semble, que se poser la question suivante : qu’est devenu l’héritage de cet inestimable savoir des compagnons bâtisseurs, héritage autant spirituel qu’artistique et technique, et faisant œuvre dans le monde en ouvrant les portes de messages secrets et codes symboliques qui permettent à l’humain de s’élever et retrouver la trace du divin en soi ?

Les artisans du moyen-âge, attachés à l’esprit de confrérie, ne signaient que rarement leurs œuvres, ou d’un petit sigle (feuille de chêne, spirale, patte d’oie, oméga…) caché le plus souvent dans une partie invisible de l’édifice – néanmoins enchâssé à jamais dans la chair et l’âme de la construction. Après Cluny, après Autun et tant d’autres au foisonnement ornemental généreux, l’exigence de dépouillement de l’ordre cistercien, animé par l’esprit de Saint Bernard aura, de plus, raison de toute tentation individualiste en prônant un retour à la sobriété la plus stricte et à l’esprit communautaire. En revanche, quelques siècles plus tard, la Renaissance portera l’art, l’artiste individuel et le culte de la forme au pinacle, mais ceci engendrera une perte progressive du lien avec les arts traditionnels, y compris le côté confréries, le message caché des symboles et la magie du feu sacré qu’ils portaient.

Mon ambition ici n’est pas de me lancer dans une fastidieuse et impossible tentative de revoir l’histoire de l’art – chose pour laquelle je serais, de plus, bien incompétente – mais juste de m’interroger : qu’est devenu l’esprit du moyen-âge, où les connaissances initiatiques, transmises de maître à élève se cachent-elles, ou bien ont-elles tout bonnement disparu ? Comme dans l’antiquité, les domaines d’études et du savoir étaient alors tous reliés et l’on apprenait tout à la fois la géométrie, la physique, l’astrologie, la musique, la poétique, la dialectique, la philosophie… Avec la spécialisation des connaissances, cette approche globale s’est progressivement perdue, chaque discipline s’est éloignée des autres, les sciences rationalistes se sont affirmées comme dominantes. Il y a eu l’émergence de la science moderne hyper-technicisée qui au fond, a perdu la vision d’ensemble du vivant et le sens du Tout. Aucune discipline ne peut plus au final refléter l’ensemble des savoirs pratiques et ésotériques qui auparavant caractérisaient les grands humanistes, et en permettait d’ailleurs la transmission holistique, de génération en génération. 

Selon certains historiens, la franc-maçonnerie, ensemble de sociétés secrètes à la transmission initiatique, aurait pu être à l’origine l’héritière des codes et des mystères du compagnonnage – puisqu’elle était, comme son nom l’indique, composée de maçons affranchis. Mais des évènements, des ruptures et des dévoiements l’ont fait dévier de ce digne héritage, en se dirigeant vers d’autres interprétations plus prétentieuses. D’après René Guénon, métaphysicien, chercheur et écrivain des traditions spirituelles, l’héritage des compagnons a d’abord connu un coup terrible avec l’élimination brutale de l’Ordre des Templiers par Philippe le Bel : beaucoup ont été tués, leur savoir s’est disséminé, certains ont fui en Angleterre et en Écosse (où ils ont été à l’origine de certaines Loges maçonniques de l’ère moderne). La vraie maçonnerie, elle, la « maçonnerie opérative » dont parle Guénon, « possédant à la fois la théorie et la pratique correspondante » et devant être entendue « comme une allusion aux opérations de l’art sacré, dont la construction selon les règles traditionnelles était une des applications », aurait alors laissé place à la « maçonnerie spéculative » qui a cours encore aujourd’hui et n’en serait qu’un rejeton dégénéré, se bornant à « spéculer » sur des théories sur le développement de l’humanité qui s’éloignent de la réalisation concrète. Cette « maçonnerie spéculative » aurait d’ailleurs pris naissance à un moment où les corporations constructives étaient en pleine décadence. Il y aurait eu en outre « une véritable déviation au début du 18è siècle, lors de la constitution de la Grande Loge d’Angleterre, qui fut le point de départ de toute la Maçonnerie moderne. » Pour René Guénon, le nom de « maçonnerie spéculative » exprime assez clairement qu’elle est confinée dans la « spéculation » pure et simple, c’est à dire dans une théorie sans réalisation ; il ajoute : « assurément, ce serait se méprendre de la plus étrange façon que de regarder cela comme un « progrès ». »

L’homme maçonnique, un franc-maçon forgé
par les outils de sa loge, 18è siècle,
grande loge du Massachussets (sur oraedes.fr)

Les corporations du constructeurs, poursuit Guénon, qui participaient aux mêmes connaissances traditionnelles (certaines ayant conservé même le souvenir de leur connexion avec l’Ordre du Temple, détruit en 1312), adoptaient le symbolisme comme mode d’expression normal de ces connaissances, tout simplement « parce qu’il y a des choses qui, par leur nature même, ne peuvent s’exprimer autrement que sous cette forme. » Guénon attribue l’émergence du symbolisme à un ésotérisme catholique*, « prenant sa base et son point d’appui dans les symboles et les rites de cette religion et s’y superposant sans s’y opposer en aucune façon ». Imaginer qu’il ne se cache sous les symboles que des conceptions sociales ou politiques, et mettre celles-ci en avant de tout autre préoccupation aura été, selon Guénon, l’erreur de la maçonnerie moderne et la cause de sa déviation : « N’est-ce pas là, précisément, ce qui a fait perdre à la Maçonnerie moderne la compréhension de ce qu’elle conserve encore de l’ancien symbolisme et des traditions dont, malgré toutes ses insuffisances, elle semble être, il faut bien le dire, l’unique héritière dans le monde occidental actuel ? 1 »

* dans le sens d’un enseignement secret réservé aux initiés

Il semblerait donc bien que cette tradition unique et précieuse soit perdue. Bien sûr, il existe encore des confréries de compagnons, mais celles-ci demeurent discrètes et minoritaires, face aux formations d’ingénieurs et de techniciens qui sont devenues monnaie courante et ont été valorisées dans notre société. Peut-être des bribes de cette tradition subsistent-elles encore dans certaines pages cachées de notre architecture, des écrits sacrés, de la poésie, de l’alchimie, de la musique. Les compagnons du moyen-âge avaient fait perdurer cette connaissance qui restait accessible aux seuls initiés, mais la mettaient, à travers les édifices qu’ils bâtissaient, à la portée de tous – c’était leur mission. Partant, l’initiation elle-même n’était pas forcément bonne à mettre entre toutes les mains, car elle exigeait un respect inaltérable de la vie, de l’être humain, et des lois de la nature.

Dieu géomètre, culture catholique, 13è siècle,
in Codex Vindobonensis, bibliothèque nationale autrichienne (sur oraedes.fr)

Les sectes francs-maçonnes qui aujourd’hui prétendent diriger le monde, héritières supposées des connaissances compagnonniques, ont-elles fait bon usage de ce savoir précieux qui les caractérisaient ? On retrouve dans leur symbolique des sigles du moyen-âge : la pyramide, fusion de l’équerre et du compas des compagnons bâtisseurs, symbolisant à la fois la connaissance s’incarnant dans l’humain et la sublimation de la matière. Mais qu’en est-il des valeurs d’humilité et de courage, de fraternité et de respect de la place de chacun, qui étaient à l’origine leur devise, leur règle et leur discipline ? La connaissance des secrets de la Nature n’a-t-elle pas été dévoyée pour en faire un instrument de pouvoir et de domination, et pire encore, pour imposer leurs vues sur le développement du monde, le progrès technologique et social ? Avec les excès de la biogenèse, le traficotage de la vie, l’humain n’a-t-il pas voulu dépasser son créateur, violant les lois naturelles et sacrées ? L’homme ne doit-il pas rester à sa place et ne pas se prendre pour Dieu ? Le respect de la hiérarchie dans les lois de la terre et du ciel faisaient la force de ces congrégations. La maçonnerie contemporaine ne s’est-elle pas fourvoyée, en voulant reprendre à son compte une tradition pour en tirer non pas une philosophie menant à l’action juste dans le monde, mais des préceptes sociaux et économiques (la maçonnerie spéculative de Guénon) qui se perdent dans la confusion ?…

Bref, l’humain semble avoir perdu son ancrage et ses traditions, il s’est fourvoyé et a voulu dominer la nature et affirmer sa supériorité (technologique, industrielle, biologique, nucléaire…) au mépris des règles fondamentales de l’univers. Les maîtres-compagnons du moyen-âge avaient su réaliser cette fusion de la matière et du divin, Rivés entre terre et ciel, ils ancraient ainsi dans la pierre, le bois, le fer, le verre, l’esprit de la création fait chair, les lois fondamentales de l’univers. Ils s’élevaient par leur art jusqu’aux hauteurs de l’énergie divine. Loin d’être des sottises passées de mode, cette fusion de connaissances perdues était pourtant apte à nous apporter une réponse à tous les maux de notre époque.

C’est toute cette dialectique qui est présente à Autun, à Vézelay, à Chartres, à Notre-Dame, dans tous les édifices d’art sacré qui parlent de nos racines, de nos héritages et de notre désir d’élévation spirituelle. L’art roman de Bourgogne témoigne encore aujourd’hui des innombrables lieux et façons où ces noces pouvaient être célébrées, pour redonner à l’humain le sens de son incarnation, le sens de son passage sur terre, le sens de ce qui est plus grand que lui, le sens du sacré.

Notre époque a perdu le sens du sacré, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle s’est fourvoyée dans d’autres codes érigés en règles mais émanant de ces lois humaines émises par certains voulant imposer leur manière de voir ; une manière toute intellectuelle mais qui ne respecte plus les lois divines. L’art a perdu son sens… N’importe quelle élucubration d’un mental plus ou moins sain est considéré comme « expression artistique », polluant le véritable rapport à l’art qui grandit, qui élève.

Piercing : oeuvre d’art « contemporaine »
devant le CRAC Occitanie à Sète (2022)

Nous en avons un exemple dans certaines réalisations d’« art contemporain » qui notamment ont fait scandale à Paris (les colonnes de Buren, le plug anal de la place Vendôme …) et dans d’autres villes – surtout lorsqu’elles sont financées par les fonds publics !

Henri Vincenot nous propose quelques passages très distrayants sur ces aspects de l’art moderne, en l’occurrence l’art quelque peu intellectualisé post-soixante-huitard à Paris, dont il nous livre une gouleyante satyre dans le Pape des Escargots. Il fait monter son héros, Gilbert, sculpteur sur bois de son état, depuis sa ferme de la Rouéchotte (sans doute, un avatar de ce Gislebert d’Autun qui a sculpté les merveilles de la cathédrale) jusqu’à Paris, entourloupé par un marchand d’art qui lui a promis monts et merveilles, lui finançant des études d’art moyennant des œuvres qu’il lui commissionnera et vendra dans des galeries huppées.

A Paris, Gilbert y fait la rencontre de filles délurées et d’artistes au langage alambiqué dont il n’a que faire. Pourtant, il doit sculpter, car maintenant il doit de l’argent à celui qui lui paye ses « études ». Mais l’inspiration ne vient plus :

« D’abord les autres lui avaient appris des mots et les mots sont les ennemis de la plastique. Les mots sont le poison du peintre et le glas du sculpteur. On ne sculpte pas avec sa langue. Si chaque fois qu’on prend le ciseau on entend des bêtises comme « harmonie », « rythme », « projection du subconscient », « impact du virtuel », comme Gilbert en entendait chaque jour, on est pour ainsi dire paralysé et ce qu’on fait est mou et froid comme une limace, vide et inutile comme un pet. Oui, l’œuvre, alors, n’est qu’un pet de la cervelle. 

Gilbert avait certes pris un beau morceau de noyer, il l’avait installé sur la sellette et il le regardait, mais, écrasé par le discours de Fumassier, il ne savait par quel bout s’y prendre et la colère bouillonnait. Ça montait dans sa gorge comme une surchauffe dans le col de l’alambic… »

(Ce passage est particulièrement savoureux lorsque l’on sait que Vincenot lui-même était sculpteur sur bois, ses sculptures peuvent être vues au musée régional de Dijon, il a certainement donc fort bien ressenti en lui le duel entre les mots, la littérature, la recherche du mot juste, et le jaillissement artistique qui vient de l’instinct pur …)

Sylvie arrive, une fille des Beaux-Arts qui s’est entichée de Gilbert (au point qu’elle le poursuivra jusqu’au fin fond de sa Bourgogne), qu’il aime bien car elle est féminine et charmante, et « avec elle entrait Ève. Mais c’était une fausse Ève, avec des odeurs de je ne sais quelle pharmacie. »

S’ensuit une discussion sur le patois bourguignon et le charabia parisien… et Gilbert pète un câble – malgré le manteau remonté de la belle qui dévoile « ses longues cuisses bien lisses et douces à regarder » :

« … et puis j’en ai prou de ton Paris ! J’en ai prou de vos Hongrois, de vos Russes, de votre Mao, de vos picassos, de vos gargallos, de vos ostrogoths, de vos sociologues, de vos gauchistes ! … C’est une troche d’herbe que je voudrais voir. Et ça fait sept éternités que je n’ai vu ni une pâture, ni une vesse-de-loup, ni un gouet, ni un châtron, ni une taure, ni un gratte-cul, ni une taupinière ! Rien que du macadam, du ciment et des énervés avec des filles en chaleur qui gigotent dessus en se donnant des airs de prophètes ! Je n’ai même pas vu le soleil !

« Et par là-dessus, j’en ai prou de votre Art, de vos « structurations », de vos « prises de conscience »… !

« Je ne suis pas un artiste, moi. Je ne suis pas un intellectuel de gauche ou de droite. Je suis un sous-développé, un songe-creux, un tue-bois, un râpe-caillou et je sens que je m’en vas foutre mon camp d’ici en pas tardant! »

Puis le vernissage d’une exposition d’art contemporain ; « deux grands maîtres de l’Informel », l’assure son mécène. La scène est truculente, car Gilbert parle avec son franc-parler bourguignon, et fait valser toutes les prétentions de ce milieu artistique conceptuel.

D’abord, les peintures :

« Ils entrèrent dans une première salle. Une foule était déjà là, où Fumassier, bouffarde au poing, baisa des mains. Les smokings et les robes de cocktails frayaient avec des pulls et les blue-jeans déteints. Aux murs, de grandes toiles, larges comme des draps de lit, étaient souillées de couleurs sales, barbouillées comme au hasard, dans tous les sens. Par-ci par-là, la pâte avait été frottée avec un torchon ou une brosse. Ailleurs, elle était coagulée en gros caillots, cloquée en bulles, desséchée en squamosités, tartinée en grasses épaisseurs maladroites sur la belle et saine matière de la toile qui, fort heureusement, apparaissait encore par endroits. 

Fumassier proférait :

– Ça débouche de plain-pied sur la métaphysique instinctive. C’est une prise direct sur la conscience formelle, et pourtant je vous ferai remarquer que, techniquement parlant, c’est prodigieusement construit !…

– Techniquement parlant !… répétait Gilbert. (…)

– C’est viscéral !… C’est tonitruant !

– Viscéral ? Se demandait Gilbert. Ce serait-il pas plutôt intestinal ? »

Puis, les sculptures :

« – Et les sculptures du collègue ; où sont-elles donc ,

– Vous êtes assis dessus ! lui répondit-on.

Il avait bien vu, un peu partout, des sortes d’énormes pierres percées, assez semblables à celles que l’on trouve en grande quantité derrière la Rouéchotte, mais il avait cru tout bonnement qu’on les avait disposées dans la salle pour servir de sièges.

C’étaient les « œuvres » du grand Molocz, maître incontesté de la « sculpture impactuelle ». Il y en avait une peine salle au sous-sol, où Gilbert avait cru voir le dépôt de matériaux des plâtriers qui, visiblement, n’avaient pas encore fini d’installer cette galerie. »

Enfin, le scandale ! La directrice de la Galerie annonce que le représentant du ministère vient de se rendre acquéreur pour l’État de cinq œuvres majeures de « notre ami Breninsky » (le peintre). C’en est trop pour Gilbert qui éclate, perché sur une pierre, d’une colère tonitruante :

« – Foutus peigne-culs ! lança-t-il à plein gosiers, vous ne voyez pas que ces deux paroissiens-là se moquent de vous ? Et que le représentant du ministère se fout des contribuables ! Je vas vous en donner, moi, du « maître de l’informel » ! « Maîtres de l’imposteur », oui plutôt ! Il n’y a pas un beuzenot de chez moi qu’ait pas fait ça sur la porte de sa grange pour torcher son pinceau !

« Et c’est pour voir de pareilles guoguenettes qu’on m’a fait sortir de mon trou de blaireau ?

«  Mais il n’y pas une betterave de ma grange, pas un chou-rave de ma cave qui ne soit un chef d’œuvre à ce train-là ! Ma basse-cour est l’Institut, et mes poules peuvent exposer leurs fientes brillantes et chamarrées comme des agates, et ma truie peut voir ses merdes achetées par l’État… »

S’ensuit une fameuse empoignade… Gilbert finira au poste, bien sûr ; son mécène, pour l’en sortir, se servira sur ses œuvres déjà sculptées. Savoureux choc frontal entre deux mondes, celui du bon sens paysan et celui de l’intellectualisme artistique parisien.

Voilà de quoi nous faire réfléchir sur l’art… On n’est pas si loin des dissertations de philosophie du baccalauréat : Qu’est-ce que la beauté ? L’art a-t-il une fonction ? Comment l’homme vit-il son désir de trascendance ? … Toutes questions que l’héritage des compagnons bâtisseurs peut contribuer à éclairer.

(c) DM, 2023

1 – René Guénon, Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, Éditions Traditionnelles, 1980, Tome I, p.16

Photo d’en-tête : façade de la maison du 16è siècle dite maison de Saint Georges à Châteauneuf-en-Auxois, Côte d’Or

Sur les traces de Vincenot 3/8

3. Autun : Au cœur de l’art des Compagnons

Depuis Cluny la désastrée, nous roulons vers Autun, à travers les collines du Morvan, passant au large du Creusot et de Montceau-les-Mines, hauts lieux de la sidérurgie et de l’ère industrielle qui ne nous arrêtent pas, car là n’est point le cœur de l’enquête qui nous occupe.

hommage au sculpteur du 12è siècle Gislebert devant la cathédrale St Lazare

J’avais voulu voir Autun, car Vincenot nous en parle dans au moins deux de ses romans : dans Les Étoiles de Compostelle, où les compagnons* itinérants y font référence comme l’un des joyaux de l’art roman ; et indirectement dans Le Pape des Escargots, puisque le héros, le sculpteur Gilbert de la (ferme de la) Rouéchotte, est identifié pour son talent comme le digne successeur d’une longue lignée de sculpteurs ayant œuvré en Bourgogne à diverses époques, tels que Claus Sluter le hollandais, Philippe Biguerny, Jean de la Huerta l’espagnol, et le quelque peu énigmatique Gislebert d’Autun. Ce dernier, après avoir fait ses classes à Cluny et Vézelay, a été identifié comme l’auteur probable des chapiteaux de la cathédrale d’Autun, ainsi que de la Tentation d’Eve, et du tympan du Jugement dernier qu’il a signé en latin : « Gislebertus Hoc Fecit » : Gislebert a fait cela.

* le statut de compagnon était l’intermédiaire entre l’apprentissage et la maîtrise

Dans l’histoire de la Gaule Autun avait eu ses heures de gloire, en tant que cité éduenne* intégrée dans la Gaule lyonnaise de l’Empereur romain Auguste, d’où son nom : Augustodunum.

* Les Eduens : peuple que l’on a dit le plus puissant de la Gaule celtique, établi dans ce qui serait aujourd’hui la Nièvre, la Saône-et-Loire ainsi que le sud de la Côte d’Or (arrondissement de Beaune) et l’est de l’Allier, et dont la capitale était Bibracte (le mont Beuvray), puis Autun. Ils détenaient le « principat » de toute la Gaule, c’est à dire une fonction provisoire attribuée par l’Assemblée des Gaules à un chef de tribu. Dominant les riches terres de la plaine de Saône, ils se situaient à un carrefour commercial important entre le monde celte et celui de Rome d’une part, et entre les trois grands bassins du Rhône, de la Saône/Loire/Allier, et de la Seine d’autre part, d’où leur capacité à régenter le commerce en prélevant des tarifs douaniers. Ils ont été les alliés des Romains dès le 2è siècle av. JC car ces derniers les soutiennent face aux prétentions territoriales des Helvètes. Ils se rallieront tardivement à Vercingétorix en 52 av. JC.

Autun est une petite ville agréable, avec quelques rues piétonnes, une jolie maison de retraite, un restaurant ouvert à 15h, Aux Gourmandises de l’Eduen où je déguste une fameuse blanquette…. Quant à sa cathédrale, je ne savais trop à quoi m’attendre, mais lorsque j’y pénétrai, je fus saisie par la beauté et la finesse des chapiteaux sculptés sur les colonnes, illustrant principalement des scènes de la Bible mais aussi quelques scènes plus mystérieuses avec des animaux à trois têtes, des symboles et des entrelacs de végétaux aux significations élusives …

l’arche de noé sur les flots…

Vincenot dans ses œuvres nous donne des clés pour ressentir et interpréter le mystère de l’art des bâtisseurs d’églises. Dans Les Étoiles de Compostelle – roman initiatique par excellence !- le Prophète, personnage haut en couleur de la tradition celte entame l’initiation de Jehan aux secrets de l’architecture sacrée. Il explique comment les édifices religieux ont souvent été bâtis sur des lieux de culte pré-existants, comme ceux des Celtes, consacrés par les druides (les « très savants » selon l’étymologie du mot). Il pouvait s’agir d’un lieu énergétique particulier, comme une source sacrée, un promontoire ou un vallon, une forêt mystérieuse où affleuraient les forces telluriques… Nous sommes ainsi plongés au cœur du mystère des druides qui identifiaient ces hauts lieux d’énergie et les marquaient – d’une pierre levée, menhir, dolmen, alignement – pour y tenir leurs cérémonies.

Les druides, considérant que la parole écrite est morte, transmettaient le savoir par l’oralité, les légendes, le symbolisme. Ce dernier était utilisé pour exprimer les lois de l’univers (unité divine, correspondance, vibration, rythme, polarité, cause à effet, etc .) On retrouve ce langage symbolique dans l’alchimie médiévale – qui s’invite aussi d’ailleurs dans les édifices religieux sous forme de personnages et animaux mythologiques ou de messages codés. Car l’alchimiste après tout, cherche lui aussi la révélation spirituelle et porte en lui la tentative de réconcilier les mondes matériel et spirituel…

Plus tard, la tradition chrétienne s’est emparée de ces connaissances pour les mettre au service de la chrétienté, en un mariage mixte plus ou moins officialisé où sont venus se greffer le culte de la vierge, du Christ rédempteur et le rituel de la consécration du pain et du vin. Les églises, abbayes, cathédrales, étaient conçues comme des lieux où l’humain pouvait se régénérer. Les connaissances ésotériques des compagnons bâtisseurs leur permettaient d’organiser l’architecture afin de capter au mieux les énergies du ciel et de la terre et de les faire se rejoindre, au niveau du chœur, permettant d’une part l’élévation de l’humain et d’autre part la transsubstantiation du divin en la matière, au cours du rituel du corps et du sang du Christ.

« combat d’un pygmée et d’une grue »,
animal mythologique inspiré de l’Illiade

C’est la jointure de ces deux lectures possibles – l’héritage de la chrétienté et celui de l’ancienne civilisation celte, avec ses codes et ses symboles – qui font des édifices religieux de l’art roman des lieux fascinants dignes d’être explorés avec un nouveau regard.

Je me rendis compte que c’est le mélange de ces prouesses architecturales et de l’énergie très particulière des lieux qui m’attirait de nouveau et me faisait m’attarder aux flancs des cathédrales… Cette énergie qui ressort naturellement de la terre et s’est vue amplifiée par l’aspiration spirituelle de ceux qui ont conçu et construit l’édifice et lui ont insufflé tout leur savoir-faire.

D’après Vincenot, les compagnons suivaient un rite à l’intérieur d’une église qui s’appelait « faire le petit labyrinthe », symbole du parcours ardu de la vie. Il nous raconte comment les compagnons, cheminant, arrivent à Lescar, où leurs pères et eux-mêmes ont bâti l’église (les constructions s’étageaient souvent sur plusieurs générations et il n’était pas rare que ceux qui y participaient n’en voient pas l’aboutissement…) :

« Jehan allait y entrer par la grande porte mais les Pédauques* l’en empêchèrent vivement. Ils l’entraînèrent vers une petite porte de côté fort surbaissée en lui disant :

– Voilà notre porte, notre porte à nous, et notre bénitier ! Et ne t’avise pas d’entrer par une autre porte avec ton pied d’oie !

– Vous avez une porte particulière et un bénitier particulier ?

Ils répondirent simplement : « Oui », et ce fut tout.

Ils montèrent toute la nef centrale, la redescendirent gravement, prirent ensuite le bas-côté nord qu’ils remontèrent, passèrent devant le chœur, où ils firent une prosternation à deux genoux, redescendirent le bas-côté sud, remontèrent encore une fois la nef centrale, à pas très lents et s’arrêtèrent sur la croisée du transept, les yeux levés vers le fond de l’abside pendant un long instant.

A vrai dire, c’était ainsi qu’ils faisaient chaque fois qu’ils visitaient une église. »

* voir épisode 2/8

Jehan les imite, et ressent « un grand mouvement, comme si quelque chose se détendait, se gonflait dans tout son corps, mais là c’était peut-être encore plus fort que jamais. C’était comme à Fontenay, comme à Chapaize, comme à Cluny, comme à Conques. Il en fit part à ses compagnons qui, gravement, mesurant leurs paroles acquiescèrent en disant, au bout d’un silence :

– Oui c’est une de nos meilleures !

Et ils ressortirent par la petite porte. 

Le Prophète, dès la grande lumière du parvis, glissa à son oreille :

– Et Vézelay, tu verras, tu verras !

Puis presque dans un murmure :

– Et à Chartres, oui, à Chartres, tu verras, tu verras ! »

Dans les édifices religieux, le narthex, ou entrée du fond, peut symboliser la matérialité, ou l’enfer, comme au jeu de marelle, tandis que l’abside et le chœur correspondent au paradis, reflétant ainsi, projeté au sol, le schéma de l’élévation symbolique de l’homme par son cheminement à l’intérieur de l’église, tandis qu’il se baigne dans les énergies bénéfiques captées là par les moyens de l’architecture sacrée.

(plan patrimoine-bordes)

Comme nous l’enseigne Vincenot dans les Étoiles de Compostelle (dans son avant-propos il avoue avoir été inspiré d’une main mystérieuse, toutes ces connaissances lui étant au départ totalement inconnues), les compagnons bâtisseurs du Moyen-Âge observaient les préceptes de l’ancienne connaissance ésotérique, à savoir :

1) l’orientation spatiale – édifice tourné vers l’Est face au point d’émergence du soleil à l’équinoxe – autrement dit, conçu pour capter au mieux la lumière ;

2) la géométrie sacrée – les corps de géométrie dans l’espace (tétraèdre, octaèdre, dodécaèdre, icosaèdre …) ;

3) la sublime proportion, soit la reproduction des formes et des proportions trouvées dans la nature, par l’utilisation du Nombre d’or, la spirale de la création que l’on retrouve dans les théories fractales et l’ADN des trois règnes du vivant (animal, végétal, minéral) – et aussi d’ailleurs, à la base des fréquences sonores ;

4) la place symbolique de l’humain dans l’univers, autrement dit le rapport entre le microcosme du monde matériel et le macrocosme divin. Il s’agit de « célébrer les noces de l’humain et du divin » dit Marie-Madeleine Davy dans Initiation à la symbolique romane 1 :

« L’église romane symbolise le corps d’un homme étendu où ce n’est pas le nombril en tant que milieu du corps qui joue un rôle majeur, mais la poitrine dans laquelle est placée l’arche du cœur. » Et l’auteur de cet article de poursuivre que, dans le Guide des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle (XIIe  siècle), l’église est comparée à l’homme : la grande nef est semblable à un corps dont les transepts forment les bras 2. »

Autun, la cathédrale Saint Lazare

Dans L’Art du Monde 3, Luc Benoist nous offre un autre éclairage sur l’architecture sacrée :

« Pour comprendre le symbolisme de nos cathédrales, il faut recourir à l’intermédiaire naturel des nombres et de la géométrie. (…)

L’église rappellerait donc, en ses formes et en ses proportions, le temple de Salomon, qu’Ézéchiel avait vu en songe et en même temps la Jérusalem céleste, dont Saint Jean nous a transmis les dimensions prototypes, calculées avec une règle d’or par un ange-architecte. Idée immémoriale s’il en fût, puisqu’un fragment du temple de Ramsès II, conservé au musée du Caire, porte une inscription qui proclame : « Ce temple est comme le ciel en toutes ses parties. » (…)

Un homme étranger aux mathématiques ne peut atteindre la véritable connaissance divine, écrivait Boèce. Cette certitude avait si bien pénétré l’esprit des clercs, qu’à l’autre bout des temps médiévaux, le cardinal de Cusa répétait : la langue mathématique offre le symbolisme le moins inadéquat à l’intelligence des vérités divines. (…)

La loi des nombres et ses correspondances pénétra ces sommes d’architecture … mais les cathédrales ont caché leur ossature nombrée sous une telle splendeur qu’elles se dressent devant nous aussi mystérieusement que les ouvrages de la nature, dont il semble qu’elles imitent les lois.

(…)

Des recherches récentes conduites par des archéologues et des architectes ont pénétré assez avant dans les secrets corporatifs des constructeurs médiévaux. (…)… tout se passe comme si les maîtres d’œuvre avaient tracé le plan et l’élévation de leurs édifices à l’aide d’un ou de plusieurs cercles directeurs de partition polygonale régulière.

La figure circonscrite devait être le plus souvent le pentagone pythagoricien ou, à son défaut, le dodécagone. (…) »

pentagramme et autres figures géométriques
analyse de la cathédrale de Reims par Thierry de Champris

En observant et en appliquant les lois fondamentales de l’univers, les corporations de bâtisseurs (qui juraient sur l’évangile de saint Jean de conserver secrète la connaissance et de ne la transmettre qu’aux seuls initiés) savaient construire ces voûtes de pierre qui défient la gravité.

Autun nous parle de ces hommes ancrés dans la matière mais portés par une pulsion spirituelle qui leur permet de porter leur art au pinacle, et d’en faire l’instrument de la représentation de cette aspiration qu’il ressentent au plus profond d’eux mêmes.

Le tympan, les chapiteaux sculptés de la cathédrale Saint Lazare certes représentent des scènes de la Bible, mais sont aussi ornés d’animaux, de motifs floraux et êtres de légende qui ne dévoilent leur mystère qu’à la lumière des codes symboliques des traditions druidique et alchimique. Ainsi je commençai à y comprendre quelque chose, en seconde lecture, dans la symbolique des ornementations des édifices sacrés.

« la chute de Simon le magicien »,
sous le regard de Saint Pierre …

Pourquoi suis-je aujourd’hui si touchée, par ces chefs d’œuvre d’art roman qui sont légion en Bourgogne, par les récits mystiques et merveilleux qu’ils évoquent ? Sans doute, parce qu’ils nous parlent de traditions que nos modes de vie modernes ont désertées, mais qui gagneraient à être reconsidérées, car elles apportent des repères, et remettent les choses à leur juste place.

En quoi ces considérations sont-elles plus que jamais d’actualité ? L’être humain est comme un aimant posé entre terre et ciel. Sous la terre, il y a des courants telluriques puissants, et du ciel descendent des ondes subtiles qui nous nourrissent également. Les anciens adoptaient des rites et suivaient des règles qui permettaient de capter ces courants et ces ondes pour se régénérer, pour augmenter la vie en soi. Comme les chats qui choisissent minutieusement leurs points névralgiques, ils savaient reconnaître les lieux qui les rechargeaient et les fréquenter avec une forme de vénération. Comme les oiseaux migrateurs, ils s’orientaient avec le GPS interne du corps humain pour retrouver les points où jaillit la source de vie.

Jusqu’à notre ère moderne, la pierre, le bois, la tourbe, les matériaux de construction naturels transmettaient cette énergie tellurique de la terre, si bien que l’humain y baignait constamment, selon les lieux, lui permettant de se régénérer, d’y puiser la force de son labeur, de s’élever vers le ciel salvateur.

Aujourd’hui, dans nos villes, le béton, le macadam, les structures métalliques nous isolent de ce courant magnétique naturel (l’humus, l’humidité, la terre où fermente la vie, l’élément féminin et lunaire ; le mercure des alchimistes) et nous empêchent de nous y ressourcer. Au-dessus de nos têtes, dans nos environnements domestiques, dans l’espace aérien et dans l’atmosphère des villes comme des campagnes, les satellites, les antennes, les ondes électro-magnétiques occupent et saturent l’ether, espace de qualité subtile et invisible, de sorte que le courant solaire, masculin, actif – le soufre des alchimistes – ne pénètre plus notre corps et ne peut plus y rencontrer son pôle opposé pour des noces d’où émane le troisième élément : l’esprit, celui qui nous relie à notre origine. Nous évoluons dans des environnements énergétiquement morts, saturés d’ondes artificielles et qui ne correspondent plus à la fréquence vibratoire du vivant … L’union du divin et du terrestre ne peut plus s’accomplir, nous sommes abrutis dans une sorte de matérialité artificielle, confuse et délétère.

Moi qui suis de sang ibère et celte, de tradition chrétienne, pratiquante de yoga tantrique et adepte de l’alchimie dans ses aspects spirituels, sensible à la réalité des ondes subtiles dans le reiki et le chi-gong, je reconnais dans le questionnement qui trace ma voie, la quête d’une unité retrouvée, que seules les énergies naturelles et le lien sacré savent m’apporter. D’où ce besoin, je pense, de me reconnecter à ces anciennes traditions qui savaient et transmettaient cette forme de connaissance en proposant des repères, des interprétations, des lignes d’action. Le bien-être qu’on nous vend à grand renfort de publicité comme un nouveau produit à acquérir (tourisme, spa, sports extrêmes, distractions, diverstissement…) n’est qu’un pâle reflet des horizons de liberté que nous offre notre nature profonde d’être humain et divin, cette véritable nature vivante et joyeuse qui est accessible à tous, au fond de nous.

(c) D.M 2022

1 Citée dans un excellent article de Fabrice Guillaumie sur l’Art et le Sacré : https://paragone.hypotheses.org/991

2 op. cit.

3 Art du Monde, Luc Benoist, NRF Gallimard, p. 48-49

Et pour approfondir l’étude du Nombre d’or en architecture sacrée, voir cette vidéo de Thierry de Champris :

Sur les traces de Vincenot 2/8

2. Remontée dans le temps, entre Mâcon et Cluny

C’est vers Cluny que je m’oriente pour la première étape. Cluny, vantée dans Les Étoiles de Compostelle, comme l’une des merveilles de la chrétienté des 11è-12è siècles. Cluny qui rayonnera, à son apogée, en plus de mille prieurés et d’abbayes, et dix mille moines. Des moines, travailleurs infatigables de la terre, défricheurs, semeurs, récolteurs, qui feront de la Bourgogne ce qu’elle est aujourd’hui, et de Cluny également le point de mire spirituel d’une Gaule encore désunie. Cluny, unique et magistrale, malheureusement vendue et détruite en grande partie à la révolution française, dont il ne reste que quelques bribes, quelques fragments éparpillés dans une jolie bourgade plutôt tranquille, mais où l’on ressent encore la noblesse de cet héritage. (Il n’est pas d’usage de critiquer la révolution française… mais comment ne pas se révolter face à la destruction et le pillage de tant de chefs d’œuvre… ? Châteaux, abbayes et autres merveilles, témoins d’un art séculier ou sacré, héritage des traditions et des savoir-faire des Compagnons bâtisseurs, qui y inscrivaient discrètement leur marque dans les chevrons, les chapiteaux et les clés de voûte?)

Notons que Cluny III, dont la construction débute vers 1080, sera pendant presque cinq siècles la plus grande église de l’Occident (187 mètres de long) jusqu’à la construction de Saint-Pierre de Rome, en 1506.

Voici comment l’écrivain Henri Vincenot, dans son récit situé au 12è siècle, nous présente Cluny. Les Compagnons sont sur la route, accompagnés du Prophète – personnage haut en couleurs incarnant la tradition celte – en quête de nouveaux financements qu’ils s’en vont quérir chez les Templiers… Ils font halte en divers lieux, pour ici revoir une nef, là parfaire une charpente, terminer des sculptures… :

« On vit bientôt les tours pointues, puis tous les grands toits de tuile de Cluny, au pied des monts forestiers. Même vu de loin, cela paraissait si grand et si puissant que Jehan, le souffle coupé, s’étrangla en essayant de pousser de grands cris de joie et doubla aussitôt l’allure.

– Attends, attends! criaient les autres. Bien pressé que tu es de voir les moines noirs !

Et entre-temps, les Compagnons, repris par la fièvre professionnelle de la pierre, décrivaient par avance la merveille :

– Pense : un tracé de cinq cent soixante-dix coudées* de long et dominant un chœur avec déambulatoire, ouvert sur cinq chapelles rayonnantes. Un double transept, percé, sur les faces orientales d’absidioles, qui, chacune, sont de véritables nefs profondes de deux cent vingt coudées éduennes et précédées d’un narthex où chacune des églises qu’on a vues hier pourraient tenir à l’aise ! Deux tours carrées hautes de cent cinquante coudées…

– … Une fameuse bâtisse, ajoutait le Vieux à bout de souffle : toutes les dimensions sont les multiples d’un module de base qui est la coudée éduenne* par trois, cinq, sept, neuf. Les nombres musicaux ! Le nombre parfait de la mathématique druidique ! Toutes les mesures étant aussi multiples de sept ! C’est du grand travail !

Le Prophète en bavait.

* une coudée = trente centimètres environ

(…)

C’est ainsi qu’ils purent entrer dans la grande église et là ils restèrent pétrifiés. Oui, parmi ces pierres de soleil, ils se sentaient devenir pierre à leur tour. Pierre et Musique.

L’édifice était dans la splendeur de sa nouveauté et sa hauteur était stupéfiante / « Deux fois plus haute que large » annonçaient les deux Pédauques* qui y avaient quelque peu travaillé sur la fin… La voûte, tout là-haut, paraissait immatérielle. » 

* Pédauques : confrérie de Compagnons Constructeurs qui portaient une figure géométrique ésotérique ressemblant à l’empreinte d’une patte d’oie, d’où leur nom de Pédauques – Pedauca. 

Mais avant d’en arriver là…. Avec mon compagnon de route, nous partîmes à la mi-journée de notre Valromey (lieu des Celtes et des Romains) pour rejoindre Ambérieu et Bourg-en-Bresse, traversant le Bugey et ses falaises boisées. Ayant décidé de prendre par les routes de traverse, nous arrivâmes bientôt à Mâcon et, contournant la ville par le sud, cherchâmes sans succès la route de Moulins et Paray-le-Monial – autre haut-lieu de l’art roman où nous avions fait une halte l’été précédent – qui devait nous mener ensuite à Cluny. Ô banlieues anonymes, quand vous nous tenez… Bref, nombreux ronds-points, nombreux panneaux plus tard… nous entrons de manière tout à fait fortuite dans les monts du Beaujolais au sud-ouest de Mâcon, ce qui d’ailleurs était sans doute un signe du destin, car cela nous valut une jolie petite halte à Juliénas qui nous accueillit fort bien, ainsi que son café Le Sarment qui avait eu la bonne idée d’être ouvert toute la journée.

Immédiatement, nous sommes en voyage… le dépaysement est là, attendu, espéré, fidèle. Les vignes dorées flamboient dans le soleil diagonal de l’après-midi. L’enchantement des vignobles, parsemés de maisons plus ou moins typiques, plus ou moins modernes, se poursuit jusqu’au col du Gerbey (ou Gerbet), où nous optons pour une petite balade parmi les châtaigniers et les acacias. On redescend par des vallons où apparaît, de loin en loin, tel un jeu de piste taquin, le nom de Lamartine : le village de Milly-Lamartine, le château de Pierreclos et ses brebis paisibles, puis le château de Corcelle, belles demeures solidement ancrées sur leurs pierres, épousant un replat de la colline ou le fond d’un vallon.

Ainsi guidés comme par enchantement, par le délicat renom de ce grand poète qui semble avoir passé du temps dans ces contrées, nous arrivons à Cluny où nous prenons nos quartiers pour la nuit avant de partir en quête de quelqu’aventure… et celle-ci ne tarda pas à arriver !

Visite nocturne de Cluny : au premier abord, les rues sont vides et tout semble endormi. Puis, de la porte arrière donnant sur les jardins de l’abbaye, émergent sous nos yeux ébahis de grands énergumènes aux longs manteaux, qui semblent des guenilles sorties d’un très vieil âge, ornées de blasons, d’écussons et de symboles cabalistiques.

Intrigués, nous les interrogeons et apprenons qu’il s’agit des étudiants de deuxième année de l’École des Arts et Métiers, campus de Cluny, installé, rien que cela, depuis l’ère napoléonienne à Cluny, et depuis 1901 en l’abbaye elle-même. S’ensuit une discussion un peu fiévreuse car nous avons pénétré quelques instants dans l’enceinte de ce jardin déjà envahi par les vapeurs bleutées de la nuit, qui jouxte l’arrière de l’abbaye, nous rapprochant du bâtiment ancien en laissant courir notre imagination : des moines se sont-ils promenés ici, méditant ou cueillant quelques herbes pour le souper ? Nous n’avons guère le temps de rêvasser car le site est réservé aux étudiants et nous sommes fort élégamment escortés par un commando de deux étudiants qui nous parlent de leur art tandis que nous leur parlons de notre voyage et de Vincenot. Je comprends qu’ils sont de futurs ingénieurs, et j’apprendrai plus tard que le site de Cluny est dédié au bois, aux matériaux et à l’usinage. Concepteurs et réalisateurs, ils ont donc vocation à être aussi les maîtres d’œuvre de leurs projets, et je m’interroge, pourraient-ils être, en quelque sorte, de lointains héritiers de nos compagnons du moyen-âge ? Ils ne renient pas ce parallèle mais ne semblent pas y avoir trop réfléchi eux-mêmes.

Leur tenue plutôt étrange se justifie par la période de bizutage, qui correspond à l’initiation des « premières années » puisque c’est le début des cours. Les élèves de troisième année (nous en croiserons plus tard quelques-uns) portent, eux, une blouse blanche également ornée de signes. Cela donne lieu à un ballet assez étrange dans les rues de Cluny, autour de la petite place dotée de rares cafés ouverts, puisque se prépare sans doute l’une des épreuves du bizutage – que l’on nous assure être exempt de mauvais goût. La patronne de la pizzeria Au Loup Garou nous expliquera que la plupart de ces initiations concernent un projet d’intérêt public, comme de refaire un escalier de la ville, mais cela n’exclut pas le mystère qui semble entourer ces cérémonies.

Le lendemain matin, Cluny nous accueille dans ses ruelles, le jour neuf semble avoir comme d’une poudre d’or réveillé la princesse endormie. Nous nous attardons un moment à la librairie-café Le Jardin Secret (qui n’a plus de livres de Vincenot). Il ne restera de notre passage, que la vague nostalgie d’une splendeur éteinte, d’un Cluny rendu pour toujours à son passé… et une interrogation lancinante : ces étudiants mesurent-ils leur chance d’apprendre leur métier en des lieux si prestigieux ? Sont-ils pénétrés de la connaissance transmise par les pierres, par l’énergie du lieu ?

Partir sur les traces des bâtisseurs de cathédrale m’oblige à me pencher sur mes propres racines (que j’ai d’ailleurs en partie bourguignonnes) et celles de notre civilisation. C’est pour moi une invitation à tenter de décrypter les symboles laissés là par nos prédécesseurs, détenteurs d’une sagesse et d’une tradition que le monde moderne ignore et souvent méprise – mais que les dévoiements de ce même monde moderne nous incitent à ré-explorer. Ressentir la passion qui les animait… Vincenot, dont les écrits nous immergent dans le monde énigmatique de la double tradition chrétienne et druidique, s’en fait en quelque sorte l’interprète et nous propose un jeu de piste ; ils nous emmène en balade dans les méandres poétiques du langage symbolique qui caractérisait cette époque. La tradition dont il est question est à la fois concrète – bâtir des cathédrales – et spirituelle – trouver le chemin de l’être meilleur en soi, faire le choix de la générosité, du courage, du pardon, ainsi que Jehan, le héros des Étoiles de Compostelle en fera l’expérience lors de son initiation au compagnonnage et son pèlerinage sur le chemin de Saint-Jacques. Elle se transmet par le savoir-faire mais aussi par l’exemple, la quête intérieure et la transmutation alchimique qui s’opère en tout être qui choisit un chemin d’évolution.

Tournons-nous à nouveau un instant vers Vincenot… Il n’a pas son pareil pour nous parler des bâtisseurs de cathédrale. Dans Les Étoiles de Compostelle, Jehan est donc apprenti sur le chantier d’une abbaye : il découvre avec ferveur et ravissement la construction méthodique d’une nef – sans échafaudages, sans outils complexes, mais avec tout l’art initiatique des Compagnons, hérité des druides de la tradition celte, et peut-être, on l’évoque aussi, des Géants de l’Atlante, ceux des Pierres Levées …

«  C’était bien une carcasse de navire, la quille ronde en l’air et dont le bordage était soulevé à plus de six mètres du sol. A une différence près toutefois : l’étrave n’existait pas, ou plutôt du côté du soleil levant, le nef se terminait par un enchevêtrement quadripartite qui retombait sur une face plate, celle qui regardait l’est.

– Il n’y a plus qu’à retourner la chose et lui mettre la tête en bas pour que ce soit l’arche de Noé ! pensa Jehan.

Tout le navire de bois était chevillé à l’aide de ces grosses chevilles que Jehan et quatre autres lapins* avaient été chargés de façonner au cours du printemps sous les ordres d’un Chien. Le galbe de la coque était formé de pièces de chêne dont le tracé avait été établi par les maîtres, à plat sur le terre-plein, à grand renfort de compas et de corde à treize nœuds. Jehan avait vu tracer les coupes en tiers-point qui s’élançaient de chaque côté et se rassemblaient très haut dans le ciel. On nommait cette figure le tiers-point parce que l’espace situé entre les deux bords de la nef était divisé en trois parties égales AB, BC et CD, et puis mettant alternativement le point fixe du compas sur B et sur C on traçait deux courbes de rayon BD et CA qui se rassemblaient au pinacle. Lorsqu’on se promenait sous ces bois dressés, ces deux courbes faisaient un berceau harmonieux qui ressemblait aussi à la voûte que font les branches des grands arbres dans la forêt. Oui, de l’intérieur on croyait voir une allée de grands arbres et les charpentiers bouclés appelaient cet ensemble le goat*

* lapins : aspirants (ou apprentis) compagnons

* Chiens : nom générique d’une secte de frères constructeurs. A noter que la constellation du Chien est au bout de la Voie lactée donc au bout du chemin des étoiles qui mène à Compostelle.

* goat : forêt, bois, en celte. »

On ne peut que penser à la majestueuse charpente de Notre-Dame, issue du même savoir-faire, la fameuse « forêt » – enchevêtrement de poutres savamment positionnées – qui disparut dans l’incendie de 2019…

photo d’en-tête : la roche de Solutré, vue depuis le col de Gerbey

(c) DM 2022

Sur les traces de Vincenot 1/8

1. Le pourquoi du comment

Comme je l’avais fait l’année dernière avec l’écrivain provençal Jean Giono (voir, itinérance en Drôme provençale, sur ce blog dans les Carnets de route), je suis repartie sur les routes de France , cette fois-ci en quête d’autres paysages et d’un autre héritage : celui que nous a laissé Henri Vincenot – Écrivain, peintre et sculpteur, mais avant tout : Bourguignon. Ainsi est-il écrit sur sa sépulture, au fin fond d’une combe mystérieuse et secrète, loin des remous de notre civilisation affolée, dans un coin de paradis du Haut-Auxois, pays des montagnes, non loin des vignes parmi les mieux jalousement gardées au monde.

Amoureux de sa Bourgogne natale et l’exprimant sans équivoque dans toute son œuvre. L’occasion aussi, par cette itinérance aux arômes de fût de chêne et aux senteurs d’humus, de redécouvrir des chefs d’œuvre de l’art roman, avec en tête quelques clés et connaissances supplémentaires sur l’héritage que nous ont laissé les compagnons du Moyen-Âge (décidément loin d’être un âge aussi sombre et arriéré qu’on a bien voulu nous le laisser entendre dans nos écoles républicaines, comme dirait Vincenot !). Bâtisseurs de cathédrales, charpentiers, tailleurs de pierre et sculpteurs, mais aussi bourreliers, ferronniers, chaudronniers… ce sont eux dont Vincenot nous parle sans relâche et avec admiration. Et aussi, en poussant le voyage un peu plus au sud, de passer un peu de bon temps dans quelques-uns des vignobles les plus nobles de France, dans les côtes de Nuits-Saint-Georges, Gevrey-Chambertin et Vosne-Romanée – par là justement où il rencontra sa future épouse, fille des pays vignerons – pour célébrer à leur juste valeur le produit de leurs vignes, cépages implantés ici à la sueur de leur front par les moines de Cîteaux ou ses abbayes-filles, établies dans ces vallées, et entretenus avec soin par des générations de viticulteurs dévoués et passionnés.

Je pars donc, chargée de ses livres et d’une multitude de notes, pleine d’émotions et d’impressions captées au cours de mes lectures (le Pape des Escargots ; Les étoiles de Compostelle ; Le Maître des Abeilles ; la Billebaude ; Prélude à l’Aventure) et auxquelles je me suis décidée,carte de Bourgogne en main, à donner vie en parcourant ces lieux et ces paysages qui ont fait la joie de toute une génération d’amoureux de la France profonde – et qui continuent de faire rêver tous ceux qui croient encore que le cœur de notre pays n’est pas mort ; que les artisanats d’art ne sont pas morts ; que le mode de vie traditionnel – qui a laissé place au progrès technique et à l’industrialisation – n’avait pas que du mauvais, et que l’on peut y puiser des belles inspirations pour une vie plus simple, plus sobre, plus complète et plus heureuse ; que l’on peut redonner du sens au rapport que nous entretenons à nos voisins, à nos clients, à nos compagnons de route et de travail, à nos aînés, à la famille, à la société qui nous entoure en général, un rapport naturel et simple, exempt de rivalité, de pouvoir ou de domination, chacun endossant, selon ses fonctions, ses talents, son héritage, avec fierté et humilité le rôle qui lui est dévolu par une sorte d’ordre, de hiérarchie naturelle, où personne n’a rien à envier de l’autre car chacun est à sa place.

Il ne s’agit pas, par ces écrits que je me propose de publier, en plusieurs épisodes, de ramper dans une nostalgie du monde passé – nostalgie qui apparaît bien vivante et joyeuse malgré tout dans les romans, autobiographiques ou non, de Vincenot – ni de réfuter entièrement et sans discrimination tout ce qu’on appelle le « progrès » – même s’il faut bien reconnaître que ce fameux progrès, malgré tout, nous emmène à grande vitesse vers un monde fou où plus rien n’est à sa place, où les valeurs sont si souvent inversées, et où les effets délétères des technologies sur la santé et le rapport humain, les excès de la finance et de la mondialisation ne cessent de nous forcer à nous questionner sur le bien-fondé de ces avancées sociales et économiques décrétées par un petit nombre qui en donnent l’impulsion et la direction, mais dont le sens parfois nous échappe. Mais plutôt, de proposer une réflexion et une fenêtre de rêverie sur un monde qui a disparu mais qui pulse encore dans nos veines, sur le monde d’où nous sommes tous descendus, celui de nos ancêtres, qui ont vécu, pour la plupart, ainsi que le décrit Vincenot dans les campagnes, avant le grand exode rural lié à l’industrialisation et l’automatisation des tâches paysannes – comme si nous pouvions encore, par notre seule volonté, en faire réapparaître quelques traits, quelques lueurs, quelques bribes de sagesse et de bon sens, et retrouver le franc-parler de nos aînés. De nous donner à voir ce que nous avons perdu, et permettre de le mettre en balance avec ce que nous avons gagné ; de proposer des ouvertures pleines d’espoir sur, non pas un retour en arrière, puisque l’Histoire ne fait jamais qu’avancer, mais une ré-invention du monde, de notre société, de nos modes de vie, de nos valeurs, une remise en perspective de nos admirations, de nos attachements, parfois maladifs et addictifs, de nos aspirations et de nos angoisses.

Vincenot, avec sa gouaille celte, donne envie de conter, de fouiller, de trouver dans les paysages et les gens rencontrés les racines d’une belle histoire et, inspirée par son art d’écrire et de rendre ses récits juteux comme un gigot sorti du four, d’y mettre du piquant, de l’ail, des épices, de l’onctueux, de l’acide, du tendre. J’aimerais essayer de vous rendre l’univers ancré, authentique et merveilleux que la lecture de ses livres a ouvert en moi. Mais comment conter, raconter un conteur aussi brillant, lumineux, joueur et amoureux ? Vincenot n’est pas à la mode ; il n’est pas au programme des lycées ni des collèges, tout comme Colette, Giono et d’autres grands qui sont laissés à l’abandon ; tout juste s’il est encore fait mention de Pagnol, au milieu de tous les Modernes censés être devenus indispensables.

La querelle s’arrêtera là. Je ne suis pas aux ministères ni chargée des programmes de littérature, mais autant vous dire que si j’y étais, il y aurait une place pour Henri Vincenot. Car tout ce que l’on cherche aujourd’hui à occulter de notre vérité historique, de notre sang indéniable est là, tangible, vivant, palpitant sous la peau névrosée d’une France qui s’abîme et se perd à trop vouloir embrasser, à ne plus rien étreindre. Même dans une France inclusive, démocrate, bariolée, tissée de son histoire récente et de ses métissages, on gagne à lire Vincenot, pour y retrouver et comprendre, et pourquoi pas remettre à l’honneur, cet esprit gaulois qui, malgré tout, continue d’habiter un bon nombre d’entre nous, et de forger le sel et la tourbe de ce qui fait notre pays.

Pour nous mettre en bouche, voici un premier extrait du Pape des Escargots :

« C’était un de ces petits oratoires construits à l’époque où naissait la croisée d’ogive. Tout petit et modeste qu’il fût, il contenait toute la vigoureuse ferveur, toute la maîtrise architecturale de ces moines blancs qui matèrent la forêt vierge en chantant psaumes.

Il se pencha sur la clé de voûte gisant, brisée, sur le sol. Il fut bouleversé par sa géométrie compliquée, sa perfection sculpturale. Pour avoir lui-même balancé des volumes et ahané ciseau en main il mesurait toute la science des constructeurs. En un instant il venait d’être saisi par la vertu de ces pierres savamment assemblées en berceau. Il était « envoûté ».

Alors il fut pris d’une belle fureur : il empoigna à pleine mains les ronces et les orties pour les arracher, il aurait voulu d’un seul coup déblayer les gravats et les rejeter dehors, mais sans outils que pouvait-il faire ? C’est ainsi que l’idée lui vint de réparer lui-même le petit édifice. Il avait bien réussi à sculpter le bois pour en faire des personnages, pourquoi ne taillerait-il pas la pierre pour en faire des claveaux d’arête ou des contre-clés. »

hommage à Vincenot dans son village familial, Commarin

photo d’en-tête : Châteauneuf, en Haut-Auxois

(c) DM 2022

Virevolte

Virevolte

Révolte qui sourd

grondement des vieux loups dans la forêt profonde

familière et féconde

qui nous ensemence et nous nourrit

Humus des années passées à comprendre, à grandir

Craquement sec dans la nuit épaisse

une branche enfin prête à céder sous nos pas

après des années de décomposition

la face de l’ombre

plonge son regard

en nous

fait volte-face

et libère la clarté qui dérange

Virevolte

Au goût amer des feuilles mortes

se mélangent les sucs des insectes qui grignotent

écorces, brindilles, pousses tout justes sorties

et les sables éphémères, en volutes émouvantes

se rappellent à notre conscience ensauvagée

en tempêtes

tourbillonnantes

de spirales enfumées

Lames de fond sur le gouffre de l’âme

qui cinglent tout sur leur passage

Virevolte

Tout revient tournoyer autour de nous

en longs lambeaux effilochés

à moitié digéré, à moitié consommé

tout revient nous obséder

demander son compte

travailler notre naïveté

en saccades obscures

cycles absurdes dont nous peinons à sortir

et tout tourne sans cesse

en vagues déferlantes

qui nous hypnotisent et nous hantent

Virevolte

Tout autour de nous n’est que pensées, émotions élaborées

émanant du monde subtil

Toute forme autour de nous s’estompe

des ombres se redressent et viennent réclamer leur dû

raclant le sol et rechignant à évoluer

avant de retourner en poussière

tout n’est que spirale du vivant

apparu, transformé, disparu

Virevolte

Tout autour de nous vibre et se dilue

comme des lucioles

dans l’air qui sature et étincelle

Tout n’est qu’Amour et confusion

Tout n’est que Paix et illusion

(c) DM

Poésie des cargos

Cargos, monstres marins qui flottez

sur un monde post-diluvien

qui vous ressemble et que vous animez

de votre présence hiératique

Portes ouvertes sur l’horizon,

sur des lointains chargés de fantasmes,

d’impressions fortes et d’odeurs écœurantes

Le cargo me touche,

le cargo roule et tangue et fait tanguer mes rêves

Le cargo évoque d’autre rivages, d’autres visages

posé là avec ses containers

sa tourelle et son ancrage

en attente d’un acconage

Morceaux choisis et résumés de vie

empilés, amassés, imbriqués tel un jeu pour enfant

conteneurs d’ananas, journaux, meubles et ferrailles

pièces de véhicules, machines à laver, papayes

cartes postales d’un autre temps, d’un autre univers

sous d’autres tropiques et d’autres latitudes

Edifices aux couleurs de rouille

vous voguez, impérieux

au sommet des crêtes et dans le creux des houles

indifférents aux hurlements du vent,

à la furie destructrice de l’océan,

sereins sur les mers d’airain

Parfois à l’abri d’une rade,

en l’attente d’une cargaison,

d’un accostage, d’une nouvelle balade,

vous affourchez, imposants et altiers,

et dans la flamme du jour qui s’estompe,

vous faites miroir aux milles facettes

reflétant les facéties du couchant

Véritables empires flottants

dont les coursives le soir s’illuminent

rappelant que vous êtes aussi une ville

où rient, chantent et boivent des humains

vibrante de leurs espoirs et de leurs tragédies

Quelles sont ces vies que vous portez ? 

Et celles que vous desservez ? 

Quels trafics, quels déménagements,

quel besoin pour les humains

depuis le début des temps

d’échanger et de commercer ? 

Vous êtes posés là, hauts comme des immeubles

énormes et immuables,

et pourtant dérisoires comme tout puissant

qui ignore encore sa déchéance certaine…

Vous évoquez des ports aux structures métalliques

où s’échangent des femmes et des coups de couteaux

des cités des pays aux consonances exotiques,

déserts, détroits, glaciers ou lagunes

des lignes de côte aux contours poétiques

sublimés par notre inconscient voyageur

Dignes d’une aquarelle, d’un trait de pinceau sombre

vous faites appel à nos mémoires communes,

vies antérieures ou gènes ancestraux

portés comme des plaies à l’intérieur de nous

qui n’attendent qu’un clin d’œil pour se libérer

Et une porte s’ouvre, un vent se lève et fait rêver

La poussière s’envole en tourbillons légers

Nous sommes dans un ailleurs de notre psyché

un espace où rien n’ose plus nous entraver

Intouchables, infaillibles,

nous touchons à ces terres lointaines

où tout peut encore être recommencé.

(c) D. Marie

Illustrations : (c) peintures de C. Marie « Vladivostok » et « Helsinki »