Le pouvoir de l’instant

Ferme tes yeux, tes oreilles aux horreurs du monde

plonge en-dedans

regarde la merveille qu’est la vie en toi …

respire, respire, respire,

ne te laisse pas abattre

la seule chose qui compte

c’est l’étincelle en toi

qui vit, qui brille, qui rayonne

et qui porte en elle

le germe d’un monde futur,

d’un monde meilleur

Fais grandir cette graine,

jour après jour,

patience dans l’azur …

arrose-la, nourris-la, parle-lui tendrement,

donne lui de l’amour,

assure-toi qu’elle n’a pas froid

ni trop chaud, ni trop au sec

prends soin d’elle comme un nouveau-né

fragile et tout plein de l’espérance qu’il porte

Ecoute cette petite voix discrète en toi

celle qui te dit de ne pas baisser les bras

celle qui te donne la force

de sourire et de chanter, encore …

Qui est chaleur, qui est lumière

cette petite flamme au fond de ton coeur

qui se redresse après chaque tempête

Il n’y a que l’instant qui compte

et en lui réside le pouvoir de l’atome

celui de faire tout imploser

et changer la façon dont est conduit le monde

Ecoute cette petite voix,

pardonne, rayonne, rassemble tes souvenirs

Fais de ta vie une danse

gère tes échecs, tes déprimes

réjouis toi de tes succès

brille de ton feu sans vouloir écraser quiconque

respecte la voix de chacun

et son apport au monde

assume et continue ta route

le regard droit

la démarche sûre

l’aura d’amour qui te protège autour de toi

chaque instant est précieux

et porte en lui le germe d’un avenir radieux

Tu as le choix d’être heureux

Le pouls de la Terre

C’est une large vallée entourée de falaises

ocres, rouges, chocolat

et ombragée d’oliviers

une rivière la traverse

au couchant

les roches s’empourprent de rouge flamboyant

chocolat, cannelle, orange,

rochers de pierre tendre,

façonnés par le vent, la foudre, le gel, le soleil et l’eau

sable blond

où crapahutent léopards, babouins et marmottes

lézards, petites antilopes

où le jour s’écrase en une chaleur tournante

comme dans un fourneau

rochers pulvérisés

chaleur dense rivière cascades et piscines enrochées

vent éclair orage tourbillonnant 

horizon tournoyant

le cœur de la terre qui pulse

vallées fertiles et roches desséchées

atomisées sous l’effet du soleil 

où alternent

canicules et inondations

où poussent les citrons les mangues les abricots les amandiers et les olives

falaises déchiquetées

buissons piquants aux senteurs acides

herbes citronnées et amères

arbustes aux odeurs de terre

étoiles explosées comme des diamants

nuit pure, vénus incandescente

ciel abondant en légendes anciennes

terre ancestrale des bushmen

peintures évoquant les transes chamaniques

invocation à l’esprit de l’éléphant

pour guérir le monde

les feuilles chantent au murmure du vent

comme des gouttes de pluie

un petit bout de provence un petit goût d’algérie

au bout du monde retrouvés

(Monts aux cèdres, Afrique du Sud, mars 2022)

(c) DM

The Pulse of the Earth

It is a large valley bordered by sandstone cliffs

shadowed by olive trees

a river runs through it

blocks of rock of potent origin

scissored in lacy designs

by lightning, water, sun, frost and wind

forced into shapes never seen

orange, terra-cotta, cinnamon

and the green, the evergreen of life

the scent of soil and acrid bushes

pungent leaves of thickets

wind sand and scorching rocks

lizards and duikers

ancestral land of the Bushmen

where live the leopard, baboon, antilopes

extreme land

either withered with heat or flooded

where grow the olive, almond, citrus and mango

stars exploding in diamonds

ancestors stories abound

a planet bright as a lighthouse

silence, wind, stars, rock,

sun, moon, water, birds,

river, cascade, hand paintings

rocks carved by the elements

heart of the earth pulsing

beauty beyond all thinking

majestuous features

parchment land, sizzling sandstone

hieratic cliffs

enigma demanding an answer

millions of years engraved in these rugged shapes

proteas, ericas, dassies and butterflies

discreet animal life, programmed to survive

bushes turned into gnarled shapes

colours as vivid as the sky

big skies as blue as the ocean itself

wild ether, unaffected

by the turbulence of humans below

sunsets baking in accomplishment

mountain, steady wall of ochre, red, chocolate

iron filaments in the stone

the elusive presence of the shy cape cobra

weaver birds, guinea fowls,

and the million invisible life

ever struggling for perpetuation

Life, ever evolving, ever transforming itself

mineral reign, animal, vegetal, and human, cohabiting

exchange of the hearts, bleeding with love

echoes of ancient memories

genes pairing and assembling

my genes responding to the call

Inner, irresistible call of blood

cellular coherence, proximity

Life in its kingdoms, ever renewed,

cells responding to each other

Desert call

Silence of the subtle matter

in the wind’s soft murmur

Vibration

Harmony

Life passed on a million years

astral light, merciless heat

rooted soul of the elements

the joy of leaves fluttering in the wind

making the sound of rain drops

windows shut to the scorching afternoon heat

the soft carpet of grass

giving in under the feet

foot imprints shaping the sand

paths of human and animal kind

rock paintings telling stories

of ancient shamanic trance

calling unto the elephant spirit

to come and heal the world

Very old tales told and seen

traces of ancient remedies

memories of past things

lived and gone

I want to stand up and scream : Happiness !!

(Cederberg, South Africa, march 2022)

(c) DM

Poésie des cargos

Cargos, monstres marins qui flottez

sur un monde post-diluvien

qui vous ressemble et que vous animez

de votre présence hiératique

Portes ouvertes sur l’horizon,

sur des lointains chargés de fantasmes,

d’impressions fortes et d’odeurs écœurantes

Le cargo me touche,

le cargo roule et tangue et fait tanguer mes rêves

Le cargo évoque d’autre rivages, d’autres visages

posé là avec ses containers

sa tourelle et son ancrage

en attente d’un acconage

Morceaux choisis et résumés de vie

empilés, amassés, imbriqués tel un jeu pour enfant

conteneurs d’ananas, journaux, meubles et ferrailles

pièces de véhicules, machines à laver, papayes

cartes postales d’un autre temps, d’un autre univers

sous d’autres tropiques et d’autres latitudes

Edifices aux couleurs de rouille

vous voguez, impérieux

au sommet des crêtes et dans le creux des houles

indifférents aux hurlements du vent,

à la furie destructrice de l’océan,

sereins sur les mers d’airain

Parfois à l’abri d’une rade,

en l’attente d’une cargaison,

d’un accostage, d’une nouvelle balade,

vous affourchez, imposants et altiers,

et dans la flamme du jour qui s’estompe,

vous faites miroir aux milles facettes

reflétant les facéties du couchant

Véritables empires flottants

dont les coursives le soir s’illuminent

rappelant que vous êtes aussi une ville

où rient, chantent et boivent des humains

vibrante de leurs espoirs et de leurs tragédies

Quelles sont ces vies que vous portez ? 

Et celles que vous desservez ? 

Quels trafics, quels déménagements,

quel besoin pour les humains

depuis le début des temps

d’échanger et de commercer ? 

Vous êtes posés là, hauts comme des immeubles

énormes et immuables,

et pourtant dérisoires comme tout puissant

qui ignore encore sa déchéance certaine…

Vous évoquez des ports aux structures métalliques

où s’échangent des femmes et des coups de couteaux

des cités des pays aux consonances exotiques,

déserts, détroits, glaciers ou lagunes

des lignes de côte aux contours poétiques

sublimés par notre inconscient voyageur

Dignes d’une aquarelle, d’un trait de pinceau sombre

vous faites appel à nos mémoires communes,

vies antérieures ou gènes ancestraux

portés comme des plaies à l’intérieur de nous

qui n’attendent qu’un clin d’œil pour se libérer

Et une porte s’ouvre, un vent se lève et fait rêver

La poussière s’envole en tourbillons légers

Nous sommes dans un ailleurs de notre psyché

un espace où rien n’ose plus nous entraver

Intouchables, infaillibles,

nous touchons à ces terres lointaines

où tout peut encore être recommencé.

(c) D. Marie

Illustrations : (c) peintures de C. Marie « Vladivostok » et « Helsinki »

Epoques

Une porte se ferme

D’autres s’ouvrent

La Vie est portes, fenêtres et poignées

Charnières, passages en courants d’air

Volets ouverts ou fermés

Petits moments volés à la table d’été

Loquets rouillés,

Suintement de suie par la cheminée

Au Jour, les vaguelettes polissent nos coeurs usés

A la Nuit, le Destin s’apaise et l’inconscient se nourrit du présent

A tâtons, dans le Clair-obscur,

Nous poussons des portes et ouvrons des fenêtres

Asphyxiés par l’air renfermé de la maison secrète,

Les scènes de déjà-vu, les pincements de coeur, les nostalgies aigües…

L’air étouffe au-dedans et oppresse au-dehors !

Les dédales d’escaliers et de couloirs se succèdent –

On ne reconnaît pas les lieux :

Par où sommes-nous donc passés ?

Les doigts, agiles, tournent des poignées, lisses ou carrées,

Ecorchent les toiles d’araignée

Nos yeux sont embués par la Pluie

Le bout de nos doigts, hypersensibles,

appréhendent le réel

Scintillants comme des antennes

et sensibles au moindre frôlement

Nous effleurons les portraits des âmes aimées

A la recherche d’un signe ou d’un retour fugace

« Comment en être arrivé à renier cela, à prendre ce tournant, ne pas voir celui-là ? »

Les placards se taisent et les tiroirs muets,

Gueules béantes, à moitié seulement

délivrent leurs secrets.

Le Secrétaire est resté ouvert,

un porte-plume à l’encre séchée,

une lettre d’amour inachevée…

Dans la cuisine, bien rangée,

deux casseroles de cuivre brûlées

Quelques miettes sur la toile cirée

A la Cave un grand escalier

dont nous connaissons une à une les marches

leur largeur, leurs aspérités,

et le dernier échelon cassé

Le soupirail distille un peu d’air fané

Au Grenier, l’odeur de sable, de pastèque et de fumée

Des vieilles malles au cuir doré, mal scellées,

Dégorgent de quelque robe à l’odeur de bière, au fumet du passé,

quelque photo endimanchée

Mais notre coeur frénétique

fouille encore les coins cachés des choix, des absences, des inconscients désespérés

des attirances et inimitiés, trahisons, échéances et espérances

Et craquent les lames du plancher,

Et tombent quelque écailles de plâtre coloré…

Les chambres sont tranquilles,

Certaines dans une paix immobiles

Un rayon de soleil, par les persiennes,

joue avec la tenture du lit…

D’autres, un tantinet agitées

tressautent encore d’un cinéma muet

dont nous connaissons bien les paroles,

mais avons oublié le dénouement

Jusqu’à trouver la chambre,

où tout se résout,

tout se termine…

Le Salon, doux et écorné –

tendres paroles sous le plafonnier –

et la Table sous le platane

Où se tinrent tant de déjeuners

La Salle-à-manger rustique

où le couvert déjà mis, classique

sous l’oeil des portraits de famille

nous fait un clin d’oeil hiératique

Dans la salle-de-bains victorienne

rôdent des nudités exquises

dansent des abandons et des provocations,

des défiances insoumises…

Et sur le chemin de gravier,

quelques pommes sures ont tombé

l’appentis est mal fermé

les charnières du battant déglinguées

Les réserves de bois, bien étagées

et les outils sont rangés

Et tout au bout du jardin, ô surprise

Parmi les ronces et les cerises,

un vieux ballon crevé nous sourit …

(c) DM

Note : la Vie est choix perpétuel, parfois conscient, souvent inconscient

Et tout ce qui ne s’est pas fait a fertilisé nos projets,

nos amours, notre avenir

et nos aspirations les plus intègres et néanmoins les plus dures à manifester

Ce poème est une ode aux choix évincés, aux non-dits, aux non-choix, à nos désirs, à nos regrets, et à tout ce qui nous a faits et défaits….

Prière pour la Fin des Temps

Vivant, décédé ou encore à naître

Que ton Coeur soit pur et lumineux

qu’il éclaire ta route au-devant

et irradie autour de toi

Qu’il soit phare pour les Autres

et pour toi, guide et réconfort,

afin que ton chemin soit joyeux

Que chaque Jour soit comme le Dernier,

beau et bon et bienfaisant

comme un pain chaud sorti du four

Et que ton Cœur se réjouisse

lorsque les étoiles pâlissent

au firmament

Que la Terre soit fertile et nourricière

et notre Mère à tous

Que le Soleil, la Lune et les Etoiles

redeviennent nos parents, nos frères, nos soeurs et nos enfants

Et les éléments, notre levain

Que chaque Cœur vibre d’Amour et se relie au Sans Objet

Cœur de l’Univers, dont il est à la fois Tout et Partie

Que chaque Cœur vibre de Compassion pour tout ce qui est Vivant,

sachant que toute la Création est issue d’un même atome,

du même abîme,

et vibre du même Son originel

Que homme et femme se chérissent et se complètent

et se donnent naissance l’un à l’autre

comme la vigne et le raisin

ou les deux sarments d’une tresse

Que tes yeux donnent du sens à ce qu’ils regardent

Et que tu sois béni mille fois en retour

par le regard des Autres sur toi

Que ta bouche chérisse le silence

Et tes oreilles attentives au bruissement des feuilles

au gargouillis de l’eau

au murmure discret des étoiles

Que tes mains caressent sans chercher à saisir

et offrent au Monde ce de quoi tu es fait

Que ta langue, ta peau goûtent à l’Infini

et aspirent à sa Tendresse

Que ton langage soit prière

Que ton Verbe soit Chant,

et qu’il se fasse chair

Que ton respir soit doux comme celui d’un enfant

Tendre ton inspir

Généreux ton expir

Cycle précieux en harmonie

avec la grande respiration de la Terre

Que tes hanches soient souples et ta démarche sûre

Ondoyante ta facture et ferme ta direction

Que tes pas te guident où tu es en harmonie

où ton cœur et ton corps palpitent sans faire de vagues,

profonds comme un lac d’altitude

seulement ridé à la surface

par quelque facétie du vent

le frémissement de tes sens

et la Noble expression venue du fond

de tes émotions

Que tes bras accueillent le Grand Mystère

et l’embrassent chaleureusement

Qu’ils reçoivent en retour

le frisson du Vivant

Que ton Esprit soit clair et ta pensée limpide

Que tes pensées, tes paroles et tes actions

résonnent comme un acte d’Amour,

alignées sur le Grand Principe

car chacune d’entre elles

influence le Tout

Que ton plexus soit fort face à l’adversité

et ne daigne ni fléchir ni se décourager

Que ta pratique soit ainsi, simple et dédiée

Que chaque être voie le monde

avec l’âme d’un enfant

dépourvu de toute intention de nuire

Que Notre Cœur vibre à l’unisson

avec le reste de la Création

Que tes yeux enfin scintillent

de toutes les Beautés du monde

qu’ils reflètent l’effervescence de ton Cœur

ils seront un signe de ta Joie d’être en Vie

Reçois la vie à pleines mains

et les bénédictions seront légions.

(c) DM

Filigrane

Silence. Bruissements du jour.

Craquements. Pépiements. Caquètements. Silence.

Lointains mugissements, bourdonnements. Silence.

Vrombissements assourdissants.

Et le Sacré se révèle.

Belle-au-bois-dormant sous la tonnelle,

dont le baiser ardent irradie d’argent autour de lui.

Un tout petit chat ronfle, roulé en boule dans un pot de plante.

Léger ronflement, à peine perceptible – comme un nourrisson.

Il suffit d’un petit ronflement et le grand Cœur du monde s’éveille et frémit.

Le cœur de la planète, de l’Homme, de la Création.

Lentement une fleur sourit, pétales qui s’ouvrent et répandent leurs effluves,

aériennes comme la soie.

Et s’épanouit, à nouveau, l’arôme du Bonheur.

Conspiration au bonheur.

Les bourdons, les abeilles me rasent de près –

adaptent leur trajectoire aux obstacles parsemés dans le jardin,

tels des moteurs de Formule 1.

Le pic épeiche s’en donne à cœur joie.

Repos – ô trêve ! La Terre soupire d’aise.

A tire d’ailes passent les moineaux, passereaux.

Bergeronnettes et fauvettes.

Mésange huppée, pinson, rougequeue, geai.

Et même deux hirondelles printanières qui, pourchassées par les chats, cherchent refuge en ma maison.  

Lointains échos de musique assourdis.

Gais pépiements dans l’air altier.

Enfin la délivrance, enfin le ralliement.

Saveurs du soir et air du Temps.

Froissement d’air, frémissement d’aile.

Conversation de l’eau, gargouillements.

Passer le temps sous les sureaux.

Parfums d’enfance et de silence.

Epaisseur de l’instant, texture soyeuse sous le doigt.

Goût du bonheur.  

Manque. Sentir le manque.

Se rassurer, avec patience, avec douceur.

Ce n’est pas la fin, ô non ! C’est juste UNE fin.

Une dont on avait besoin.

Long hululement du vent. Appel lointain, impatient.

Lamentement. Soudain murmure insignifiant.

Le Sacré s’en est allé de la Terre des Humains.

Mais dans le matériel il n’y a rien de poétique.

Qui se souvient de l’odeur des premières fleurs de pommier ?

Sous la couche des choses, l’entendement.

Filigrane, graines sous-jacentes.

Des mots, des gestes, des non-dits.

Métamorphoses intimes.

(c) DM

1,2,3 Soleil !

Un – extase du vent

Deux – grand cercle arctique

Trois – apnée cosmique

Soleil ! Tu rugis comme la lionne

 Et la Terre s’assoupit un instant

            lovée contre le crépuscule

            et rêva de jour

Les yeux mi-clos sur ce monde nouveau

            qui bientôt allait s’éveiller

Et chacun s’enferma pour mieux comprendre sa vie

            espaces clos

            où enfin le Sacré

            put se déployer

Les monts, les forêts, les animaux se reconnurent

            présence engagée

            et de concert murmurent

Océan ! Tu ondules comme le serpent

Et l’humain plongea en soi

            embrassa le calme

            et s’en réjouit           

Chacun se souvint

            des beautés de sa vie

            trésor englouti

Et dans le cœur de l’Homme

            se ralluma la flamme

            minuscule mais ferme

Terre ! Tu vrombis comme la libellule

Chacun revint à l’essentiel

            et s’en trouva heureux

Douceur du présent

            chaque instant précieux

            invisible, saisissable

Et les moments heureux de défiler un à un

            trame d’une vie

            millions d’existences enlacées

Air ! Soyeux comme le fil d’araignée

Tu nous relies, tu nous inspires

Et tout recommença

            la Terre s’ébroua

            ouvrit un œil

            prit une inspiration – et ce fut un éclair !

            puis expira – et ce fut un baiser

Lune ! Comme tu danses avec les Etoiles

Là-haut dans l’Ether

            s’ouvre le règne du Grand Devin

(c) DM

Trêve

Les jours poussent tout doucement, sans faire de bruit. Ils poussent et grandissent et traversent l’ombre de la terre, pour émerger, minuscule tige vert tendre, de l’autre côté du bonheur.

En fragile équilibre sur deux notes tendues, une bulle d’air se rappelle qu’elle existe, qu’elle peut nourrir et se nourrir de tout ce qui est vivant.

Ecrire, c’est donner sa voix au monde pour qu’il chante à l’unisson. C’est offrir en partage, ce que l’on a de bon, de beau, de solide, de calme et d’ancré en soi. Le bourgeon qui lentement se déplie, promesse de beauté future épanouie.

(c) DM

Kyrie

La Vie en son chant tisse notre avenir

Un chant grave et serein

Ruban de soie et de fil qui défile

Et se délie, intime, au large de nos doutes

Celui qui l’écoute saura être guidé

Lui qui ne l’entend pas aura maints fracas

maintes tempêtes, maints naufrages

Les jours n’ont plus la candeur d’antan

Mais comme ils seront lisses encore ! Et doux comme

Un couchant apaisé sur la mer

Et toi, toi qui ne sais plus où tu vas

Toi qui pleures avec les étoiles dans lesquelles tu cherches un compas

Toi qui ris dans ton cœur quand ton cœur chante tout bas

Quand tu as vécu tout cela

Quand, lasse et furtive, la nuit te glisse entre les doigts

Quand tu n’as plus de honte ni de peur

Toi dont l’amour est si grand

Qu’il transpire à chacun de tes pas

Entends-tu souffler le nordet ?

Bruisser le corps des sirènes ?

Car la vie tapie en toi comme une murène

Prête à bondir à la marée nouvelle

Ancrée au fond de toi, saura te renouveler

Viendra te délivrer

Te pousser vers la mer

Te faire sentir à nouveau sur tes paupières

Le vent ivre de liberté

Car il est dit que dire n’est qu’un premier pas

Et le mot qui te dit n’est pas encore écrit

(c) DM

Sur les traces de Vincenot 3/8

3. Autun I : Au cœur de l’art des Compagnons

Depuis Cluny la désastrée, nous roulons vers Autun, à travers les collines du Morvan, passant au large du Creusot et de Montceau-les-Mines, hauts lieux de la sidérurgie et de l’ère industrielle qui ne nous arrêtent pas, car là n’est point le cœur de l’enquête qui nous occupe.

hommage au sculpteur du 12è siècle Gislebert devant la cathédrale St Lazare

J’avais voulu voir Autun, car Vincenot nous en parle dans au moins deux de ses romans : dans Les Étoiles de Compostelle, où les compagnons* itinérants y font référence comme l’un des joyaux de l’art roman ; et indirectement dans Le Pape des Escargots, puisque le héros, le sculpteur Gilbert de la (ferme de la) Rouéchotte, est identifié pour son talent comme le digne successeur d’une longue lignée de sculpteurs ayant œuvré en Bourgogne à diverses époques, tels que Claus Sluter le hollandais, Philippe Biguerny, Jean de la Huerta l’espagnol, et le quelque peu énigmatique Gislebert d’Autun. Ce dernier, après avoir fait ses classes à Cluny et Vézelay, a été identifié comme l’auteur probable des chapiteaux de la cathédrale d’Autun, ainsi que de la Tentation d’Eve, et du tympan du Jugement dernier qu’il a signé en latin : « Gislebertus Hoc Fecit » : Gislebert a fait cela.

* le statut de compagnon était l’intermédiaire entre l’apprentissage et la maîtrise

Dans l’histoire de la Gaule Autun avait eu ses heures de gloire, en tant que cité éduenne* intégrée dans la Gaule lyonnaise de l’Empereur romain Auguste, d’où son nom : Augustodunum.

* Les Eduens : peuple que l’on a dit le plus puissant de la Gaule celtique, établi dans ce qui serait aujourd’hui la Nièvre, la Saône-et-Loire ainsi que le sud de la Côte d’Or (arrondissement de Beaune) et l’est de l’Allier, et dont la capitale était Bibracte (le mont Beuvray), puis Autun. Ils détenaient le « principat » de toute la Gaule, c’est à dire une fonction provisoire attribuée par l’Assemblée des Gaules à un chef de tribu. Dominant les riches terres de la plaine de Saône, ils se situaient à un carrefour commercial important entre le monde celte et celui de Rome d’une part, et entre les trois grands bassins du Rhône, de la Saône/Loire/Allier, et de la Seine d’autre part, d’où leur capacité à régenter le commerce en prélevant des tarifs douaniers. Ils ont été les alliés des Romains dès le 2è siècle av. JC car ces derniers les soutiennent face aux prétentions territoriales des Helvètes. Ils se rallieront tardivement à Vercingétorix en 52 av. JC.

Autun est une petite ville agréable, avec quelques rues piétonnes, une jolie maison de retraite, un restaurant ouvert à 15h, Aux Gourmandises de l’Eduen où je déguste une fameuse blanquette…. Quant à sa cathédrale, je ne savais trop à quoi m’attendre, mais lorsque j’y pénétrai, je fus saisie par la beauté et la finesse des chapiteaux sculptés sur les colonnes, illustrant principalement des scènes de la Bible mais aussi quelques scènes plus mystérieuses avec des animaux à trois têtes, des symboles et des entrelacs de végétaux aux significations mystérieuses …

l’arche de noé sur les flots…

Vincenot dans ses œuvres nous donne des clés pour ressentir et interpréter le mystère de l’art des bâtisseurs d’églises. Dans Les Étoiles de Compostelle – roman initiatique par excellence !- le Prophète, personnage haut en couleur de la tradition celte entame l’initiation de Jehan aux secrets de l’architecture sacrée. Il explique comment les édifices religieux ont souvent été bâtis sur des lieux de culte pré-existants, comme ceux des Celtes, consacrés par les druides (les « très savants » selon l’étymologie du mot). Il pouvait s’agir d’un lieu énergétique particulier, comme une source sacrée, un promontoire ou un vallon, une forêt mystérieuse où affleuraient les forces telluriques… Nous sommes ainsi plongés au cœur du mystère des druides qui identifiaient ces hauts lieux d’énergie et les marquaient – d’une pierre levée, menhir, dolmen, alignement – pour y tenir leurs cérémonies.

Les druides, considérant que la parole écrite est morte, transmettaient le savoir par l’oralité, les légendes, le symbolisme. Ce dernier était utilisé pour exprimer les lois de l’univers (unité divine, correspondance, vibration, rythme, polarité, cause à effet, etc .) On retrouve ce langage symbolique dans l’alchimie médiévale – qui s’invite aussi d’ailleurs dans les édifices religieux sous forme de personnages et animaux mythologiques ou de messages codés. Car l’alchimiste après tout, cherche lui aussi la révélation spirituelle et porte en lui la tentative de réconcilier les mondes matériel et spirituel…

Plus tard, la tradition chrétienne s’est emparée de ces connaissances pour les mettre au service de la chrétienté, en un mariage mixte plus ou moins officialisé où sont venus se greffer le culte de la vierge, du Christ rédempteur et le rituel de la consécration du pain et du vin. Les églises, abbayes, cathédrales, étaient conçues comme des lieux où l’humain pouvait se régénérer. Les connaissances ésotériques des compagnons bâtisseurs leur permettaient d’organiser l’architecture afin de capter au mieux les énergies du ciel et de la terre et de les faire se rejoindre, au niveau du chœur, permettant d’une part l’élévation de l’humain et d’autre part la transsubstantiation du divin en la matière, au cours du rituel du corps et du sang du Christ.

« combat d’un pygmée et d’une grue »,
animal mythologique inspiré de l’Illiade

C’est la jointure de ces deux lectures possibles – l’héritage de la chrétienté et celui de l’ancienne civilisation celte, avec ses codes et ses symboles – qui font des édifices religieux de l’art roman des lieux fascinants dignes d’être explorés avec un nouveau regard.

Je me rendis compte que c’est le mélange de ces prouesses architecturales et de l’énergie très particulière des lieux qui m’attirait de nouveau et me faisait m’attarder aux flancs des cathédrales… Cette énergie qui ressort naturellement de la terre et s’est vue amplifiée par l’aspiration spirituelle de ceux qui ont conçu et construit l’édifice et lui ont insufflé tout leur savoir-faire.

D’après Vincenot, les compagnons suivaient un rite à l’intérieur d’une église qui s’appelait « faire le petit labyrinthe », symbole du parcours ardu de la vie. Il nous raconte comment les compagnons, cheminant, arrivent à Lescar, où leurs pères et eux-mêmes ont bâti l’église (les constructions s’étageaient souvent sur plusieurs générations et il n’était pas rare que ceux qui y participaient n’en voient pas l’aboutissement…) :

« Jehan allait y entrer par la grande porte mais les Pédauques* l’en empêchèrent vivement. Ils l’entraînèrent vers une petite porte de côté fort surbaissée en lui disant :

– Voilà notre porte, notre porte à nous, et notre bénitier ! Et ne t’avise pas d’entrer par une autre porte avec ton pied d’oie !

– Vous avez une porte particulière et un bénitier particulier ?

Ils répondirent simplement : « Oui », et ce fut tout.

Ils montèrent toute la nef centrale, la redescendirent gravement, prirent ensuite le bas-côté nord qu’ils remontèrent, passèrent devant le chœur, où ils firent une prosternation à deux genoux, redescendirent le bas-côté sud, remontèrent encore une fois la nef centrale, à pas très lents et s’arrêtèrent sur la croisée du transept, les yeux levés vers le fond de l’abside pendant un long instant.

A vrai dire, c’était ainsi qu’ils faisaient chaque fois qu’ils visitaient une église. »

* voir épisode 2/8

Jehan les imite, et ressent « un grand mouvement, comme si quelque chose se détendait, se gonflait dans tout son corps, mais là c’était peut-être encore plus fort que jamais. C’était comme à Fontenay, comme à Chapaize, comme à Cluny, comme à Conques. Il en fit part à ses compagnons qui, gravement, mesurant leurs paroles acquiescèrent en disant, au bout d’un silence :

– Oui c’est une de nos meilleures !

Et ils ressortirent par la petite porte. 

Le Prophète, dès la grande lumière du parvis, glissa à son oreille :

– Et Vézelay, tu verras, tu verras !

Puis presque dans un murmure :

– Et à Chartres, oui, à Chartres, tu verras, tu verras ! »

Dans les édifices religieux, le narthex, ou entrée du fond, peut symboliser la matérialité, ou l’enfer, comme au jeu de marelle, tandis que l’abside et le chœur correspondent au paradis, reflétant ainsi, projeté au sol, le schéma de l’élévation symbolique de l’homme par son cheminement à l’intérieur de l’église, tandis qu’il se baigne dans les énergies bénéfiques captées là par les moyens de l’architecture sacrée.

(plan patrimoine-bordes)

Comme nous l’enseigne Vincenot dans les Étoiles de Compostelle (dans son avant-propos il avoue avoir été inspiré d’une main mystérieuse, toutes ces connaissances lui étant au départ totalement inconnues), les compagnons bâtisseurs du Moyen-Âge observaient les préceptes de l’ancienne connaissance ésotérique, à savoir :

1) l’orientation spatiale – édifice tourné vers l’Est face au point d’émergence du soleil à l’équinoxe – autrement dit, conçu pour capter au mieux la lumière ;

2) la géométrie sacrée – les corps de géométrie dans l’espace (tétraèdre, octaèdre, dodécaèdre, icosaèdre …) ;

3) la sublime proportion, soit la reproduction des formes et des proportions trouvées dans la nature, par l’utilisation du Nombre d’or, la spirale de la création que l’on retrouve dans les théories fractales et l’ADN des trois règnes du vivant (animal, végétal, minéral) – et aussi d’ailleurs, à la base des fréquences sonores ;

4) la place symbolique de l’humain dans l’univers, autrement dit le rapport entre le microcosme du monde matériel et le macrocosme divin. Il s’agit de « célébrer les noces de l’humain et du divin » dit Marie-Madeleine Davy dans Initiation à la symbolique romane 1 :

« L’église romane symbolise le corps d’un homme étendu où ce n’est pas le nombril en tant que milieu du corps qui joue un rôle majeur, mais la poitrine dans laquelle est placée l’arche du cœur. » Et l’auteur de cet article de poursuivre que, dans le Guide des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle (XIIe  siècle), l’église est comparée à l’homme : la grande nef est semblable à un corps dont les transepts forment les bras 2. »

Autun, la cathédrale Saint Lazare

Dans L’Art du Monde 3, Luc Benoist nous offre un autre éclairage sur l’architecture sacrée :

« Pour comprendre le symbolisme de nos cathédrales, il faut recourir à l’intermédiaire naturel des nombres et de la géométrie. (…)

L’église rappellerait donc, en ses formes et en ses proportions, le temple de Salomon, qu’Ézéchiel avait vu en songe et en même temps la Jérusalem céleste, dont Saint Jean nous a transmis les dimensions prototypes, calculées avec une règle d’or par un ange-architecte. Idée immémoriale s’il en fût, puisqu’un fragment du temple de Ramsès II, conservé au musée du Caire, porte une inscription qui proclame : « Ce temple est comme le ciel en toutes ses parties. » (…)

Un homme étranger aux mathématiques ne peut atteindre la véritable connaissance divine, écrivait Boèce. Cette certitude avait si bien pénétré l’esprit des clercs, qu’à l’autre bout des temps médiévaux, le cardinal de Cusa répétait : la langue mathématique offre le symbolisme le moins inadéquat à l’intelligence des vérités divines. (…)

La loi des nombres et ses correspondances pénétra ces sommes d’architecture … mais les cathédrales ont caché leur ossature nombrée sous une telle splendeur qu’elles se dressent devant nous aussi mystérieusement que les ouvrages de la nature, dont il semble qu’elles imitent les lois.

(…)

Des recherches récentes conduites par des archéologues et des architectes ont pénétré assez avant dans les secrets corporatifs des constructeurs médiévaux. (…)… tout se passe comme si les maîtres d’œuvre avaient tracé le plan et l’élévation de leurs édifices à l’aide d’un ou de plusieurs cercles directeurs de partition polygonale régulière.

La figure circonscrite devait être le plus souvent le pentagone pythagoricien ou, à son défaut, le dodécagone. (…) »

pentagramme et autres figures géométriques
analyse de la cathédrale de Reims par Thierry de Champris

En observant et en appliquant les lois fondamentales de l’univers, les corporations de bâtisseurs (qui juraient sur l’évangile de saint Jean de conserver secrète la connaissance et de ne la transmettre qu’aux seuls initiés) savaient construire ces voûtes de pierre qui défient la gravité.

Autun nous parle de ces hommes ancrés dans la matière mais portés par une pulsion spirituelle qui leur permet de porter leur art au pinacle, et d’en faire l’instrument de la représentation de cette aspiration qu’il ressentent au plus profond d’eux mêmes.

Le tympan, les chapiteaux sculptés de la cathédrale Saint Lazare certes représentent des scènes de la Bible, mais sont aussi ornés d’animaux, de motifs floraux et êtres de légende qui ne dévoilent leur mystère qu’à la lumière des codes symboliques des traditions druidique et alchimique. Ainsi je commençai à y comprendre quelque chose, en seconde lecture, dans la symbolique des ornementations des édifices sacrés.

« la chute de Simon le magicien »,
sous le regard de Saint Pierre …

Pourquoi suis-je aujourd’hui si touchée, par ces chefs d’œuvre d’art roman, par les récits mystiques et merveilleux qu’ils évoquent ? Sans doute, parce qu’ils nous parlent de traditions que nos modes de vie modernes ont désertées, mais qui gagneraient à être reconsidérées, car elles apportent des repères, et remettent les choses à leur juste place.

En quoi ces considérations sont-elles plus que jamais d’actualité ? L’être humain est comme un aimant posé entre terre et ciel. Sous la terre, il y a des courants telluriques puissants, et du ciel descendent des ondes subtiles qui nous nourrissent également. Les anciens adoptaient des rites et suivaient des règles qui permettaient de capter ces courants et ces ondes pour se régénérer, pour augmenter la vie en soi. Comme les chats qui choisissent minutieusement leurs points névralgiques, ils savaient reconnaître les lieux qui les rechargeaient et les fréquenter avec une forme de vénération. Comme les oiseaux migrateurs, ils s’orientaient avec le GPS interne du corps humain pour retrouver les points où jaillit la source de vie.

Jusqu’à notre ère moderne, la pierre, le bois, la tourbe, les matériaux de construction naturels transmettaient cette énergie tellurique de la terre, si bien que l’humain y baignait constamment, selon les lieux, lui permettant de se régénérer et d’y puiser la force de son labeur.

Aujourd’hui, dans nos villes, le béton, le macadam, les structures métalliques nous isolent de ce courant magnétique naturel (l’humus, l’humidité, la terre où fermente la vie, l’élément féminin et lunaire ; le mercure des alchimistes) et nous empêchent de nous y ressourcer. Au-dessus de nos têtes, dans nos environnements domestiques, dans l’espace aérien et dans l’atmosphère des villes comme des campagnes, les satellites, les antennes, les ondes électro-magnétiques occupent et saturent l’ether, espace de qualité subtile et invisible, de sorte que le courant solaire, masculin, actif – le soufre des alchimistes – ne pénètre plus notre corps et ne peut plus y rencontrer son pôle opposé pour des noces d’où émane le troisième élément, l’esprit, celui qui nous relie. Nous évoluons dans des environnements énergétiquement morts, saturés d’ondes artificielles et qui ne correspondent plus à la fréquence vibratoire du vivant … L’union du divin et du terrestre ne peut plus s’accomplir, nous sommes abrutis dans une sorte de matérialité artificielle, confuse et délétère.

Moi qui suis de sang ibère et celte, de tradition chrétienne, pratiquante de yoga tantrique et adepte de l’alchimie dans ses aspects spirituels, sensible à la réalité des ondes subtiles dans le reiki et le chi-gong, je reconnais dans le questionnement qui trace ma voie, la quête d’une unité retrouvée, que seules les énergies naturelles et le lien sacré savent m’apporter. D’où ce besoin, je pense, de me reconnecter à ces anciennes traditions qui savaient et transmettaient cette forme de connaissance en proposant des repères, des interprétations, des lignes d’action. Le bien-être qu’on nous vend à grand renfort de publicité comme un nouveau produit à acquérir (tourisme, spa, sports extrêmes, distractions, diverstissement…) n’est qu’un pâle reflet des horizons de liberté que nous offre notre nature profonde d’être humain et divin, cette véritable nature qui est accessible à tous, au fond de nous.

(c) D.M 2022

1 Citée dans un excellent article de Fabrice Guillaumie sur l’Art et le Sacré : https://paragone.hypotheses.org/991

2 op. cit.

3 Art du Monde, Luc Benoist, NRF Gallimard, p. 48-49

Et pour approfondir l’étude du Nombre d’or en architecture sacrée, voir cette vidéo de Thierry de Champris :

Berlin, 1989

C’était il y a 33 ans. En novembre, les premières brèches déchiraient le mur honni, le mur de la honte, le mur de Berlin. L’émoi était dans les rues… le rideau tombait sur un essai de régime totalitaire en Europe… avec le rideau s’écroulait un mur, l’une des plus ignobles inventions de l’homme pour le séparer de ses congénères… un mois plus tard, j’y étais, souvenirs !

Pour une lecture en ambiance rock cliquez ici !

Le mur qui attisait toutes les curiosités…

Extraits de mes carnets : 

« Samedi 16 décembre 1989 : nous arrivons à Berlin, en bus depuis Amsterdam, vers 8h du soir… On se décide à prendre le métro, direction Kreuzberg… nom chargé de signes, lourd de fantasmes : un quartier qui jouxte le mur, un quartier des bars underground, des restaus turcs et des galeries d’art alternatif… fête dans un squat où des gens aux cheveux roses dansent comme des morts vivants sur du rock allemand … on dirait presque qu’à force de craindre la guerre atomique ils y sont tous passés… Religion apocalyptique et anarchiste, reconstruction d’un monde parallèle, contestation et défense des causes révoltées : les Kurdes, les Palestiniens, l’Afrique du Sud… Aider les autres à se construire un monde plus juste, nous qui avons vécu le suicide et survivons maintenant par des extravagances agressives… ? »

Un essai de régime totalitaire en Europe… mais, en sommes-nous si loin aujourd’hui ? Sous nos simulacres de démocratie, la toute puissante Union européenne et nos dirigeants bien-pensants n’ont-ils pas réussi à nous dicter à quelle heure nous pouvions sortir, comment nous chauffer, quoi manger, combien d’essence consommer, comment prendre soin de notre santé, comment penser, comment nous comporter avec les autres ? … Les rayons des supermarchés sont pleins, mais ironiquement, on vit dans l’angoisse permanente d’une pénurie quelconque…

Étrange image que cette ville divisée par un mur bariolé…

« Lundi soir, 19 décembre : nous avons longé le mur… Lieu de recueillement, de visite pour tous les Allemands intrigués des changements mais cependant patients et attentifs de ce qui se passe et va se passer. Des panneaux, des affiches se dressent, symboles d’une lutte pour la liberté sur terre et d’un désir de réunifier les esprits et les pensées d’un peuple déchiré. Étrange image que cette ville divisée par un mur bariolé, lieu à la fois d’inepties mais aussi de tous les slogans et toutes les aspirations librement exprimées. De l’autre côté, une blancheur totale et neutre, le refus de laisser libre cours aux individualités, le signe d’un socialisme exacerbé par la rigueur allemande. »

La Trabant, emblématique de l’industrie
et de la société est-allemandes…

« Le mur est le signe visible d’une exclusion, non pas réciproque mais voulue par l’Est pour éviter une « contagion » et endiguer plus sûrement son peuple ; en même temps, cette vision Ouest d’un mur où se cognent tous les appels, les supplications, résonnant et bourdonnant dans les oreilles de ceux-mêmes qui les envoient, mais hermétiquement stoppés par le béton. A l’Est, les frères, non pas ennemis mais amis refusés, confisqués, qui viennent maintenant parfois en visite et viennent recevoir leur begrüßgeld sur l’Europa Center, après quoi ils se précipitent dans les boutiques dépenser chichement leurs 100 Marks. »

Exorcisation de la décadence occidentale ? 

« Symboles d’un art renaissant, les motifs graffitesques du mur sont sans aucun doute une prière au passé autant qu’une crainte et une exorcisation de la décadence occidentale… Visages tristes et serrés des Allemands de l’Est, non pas surpris, peu étonnés de ce qu’ils voient, plutôt lassitude face à cette vie qu’ils viennent partager pour 1 jour mais qui n’est pas la leur. Lassitude, enfermement des désirs et étouffement des ambitions, des aspirations. Pas de frénésie ni d’excitation (lorsqu’ils parviennent) à l’Ouest, simplement une grande humilité, discrétion, une visite amicale et silencieuse, une découverte naïve comme celles que font en cachette les enfants frustrés, à peine joyeux car ils savent que leur découverte est subversive et que pour continuer à vivre dans les rapports humains, les mouvements qui sont les leurs, il leur faudra occulter cette partie d’eux-mêmes qui se révèle le temps d’une journée… sans quoi, la folie, le désespoir, la colère illimitée les guettent… »

La rage au cœur, l’espoir au ventre…

« Plus d’un mois après les événements qui ont bouleversé les cases de la conscience allemande en même temps que les institutions, cette ambiance de religion, cette atmosphère d’attente non pas tendue mais pleine d’espoir, à l’Ouest, calme et résignée à l’Est, me laisse espérer beaucoup de notre prochaine visite à Berlin Est. »

(Les brèches sont dans le mur, les visites se font plus fréquentes et faciles, les Vopos sont conciliants, mais le mur administratif n’est pas encore officiellement tombé…)

L’usine Van Houten répand une odeur persistante de cacao sucré
à des kilomètres à la ronde…

Je longe le mur à partir du canal, dans le quartier de Neukölln. « Une brèche dans le mur est devenue point de passage, au bout de la Obumant (?) Strasse. J’y parviens pile à l’heure de l’exode (le retour à l’Est à la fin de la journée) : quelques centaines d’Allemands de l’Est se suivent en flot continu, familles, entre amis, jeunes et vieux, tous des cabas à la main, avec des bananes, des jeans ou je ne sais quoi ; avec aussi une sorte de petite étincelle dans leurs yeux éteints, un timide sourire, une lueur de renouveau, une brèche entr’ouverte dans leur cœur…. A cette heure-là c’est impressionnant de les voir, les uns derrière les autres, comme faisant la queue une fois de plus, arrivant d’un pas pressé, s’extirpant de la pénombre pour s’exhiber sous les réverbères qui éclairent crûment cette scène à la fois douloureuse et créatrice d’espérance… Puis soudain un sentiment bizarre m’étreint : j’ai l’impression de photographier un troupeau inhumain de formes se rendant sans espoir à leur destin, je me sens presque intruse devant ce spectacle qui me semble indécent pour la naturelle pudeur humaine… Sous les arcades où la foule s’engouffre, l’ombre de l’inconnu et du mystère, l’attente du changement, une sorte de couloir où soudain corps et esprits se métamorphosent pour vivre une vie d’un autre genre… »

L’inconnu, le gouffre….

Mercredi 21/12, a ride inside the long long far east (à l’Est) : « Arrivés par un morne matin gris à Checkpoint Charlie, déboussolés par le nouveau monde qui s’offre à nous, les longues avenues envahies de Trabant et de Wartburg et quelques Lada et Skoda russes ou tchèques… bordées de très vieux immeubles en déconfiture et de quelques autres immeubles tout neufs ou en construction. Berlin Est apparaît petit à petit comme un vaste chantier… le paysage n’est que grues, pare-pains, structures métalliques et l’air résonne de bruits d’activités en tous genres. Nous déambulons dans le centre… jouxtés par les monuments très anciens de la Humboldt Universität ou des musées Boden et Pergamon, des monstres ostensibles de la culture socialiste se donnent un air frimeur de moderne, de splendeur érigée en orgueil populaire, d’expressionnisme exagéré du pouvoir socialiste : la Volkskammer, le palais du socialisme, élévations destinées aux élites du peuple… quelques immeubles marqués d’impacts de balles…»

« Les problèmes commencent en fait lorsque nous cherchons à bouffer… La guerre là-bas semble être une véritable institution, conséquence directe de la profusion limitée des biens de consommation et en même temps, résultat logique de l’esprit de discipline poussé à l’extrême… Il y a tout un art de la queue : on se place patiemment derrière son voisin, on avance d’un pas lorsqu’il fait un pas, on saisit le panier du clampin sortant pour pénétrer dans le magasin ; le nombre de paniers détermine en fait le nombre de personnes présentes à la fois dans le magasin. Conséquence logique il est interdit de rentrer dans un magasin ou un supermarché sans panier. Nous nous faisons engueuler au mini Markt de la gare, parce que nous n’avons pas de caddie, et nous avons beau expliquer que nous rejoignons le troisième larron qui en a déjà un, rien n’y fait.»

« Il apparaît frappant qu’il y a énormément de librairies à L’Est, où les gens peuvent venir lorsqu’ils sont en quête de menu fretin culturel : dans chaque domaine, un ou deux livres sont proposés et c’est la même chose dans les magasins de consommation: il y a une sorte de jeu d’échecs, trois sortes de casquettes, un peu plus de choix dans les chapeaux de mode mais dont les prix sont carrément prohibitifs. Des fixations de ski datant de nos ancêtres nordiques… la qualité apparaît médiocre dans tous les domaines. Même la bouffe est fade et inhumaine, comme stérilisée et sortie à la chaîne d’une usine du « meilleur des mondes »… la viande a une couleur brune de sang coagulé, pour rien au monde je ne goûterais au maigre choix de steaks. »

La Brandenburger Tor s’est ouverte des deux côtés….

« Vendredi 22 : aujourd’hui nous avons fait « les sauteurs de mur »! La Brandenburger Tor s’est ouverte des deux côtés, flux d’Allemands. Des gens partout sur le mur, sur les cars de flics, passage à l’Est gratos : décidément ça bouge ! … les Allemands ont reçu je crois le plus beau cadeau de Noël qu’ils pouvaient espérer : des Vopos souriants qui leur bordent le passage, dans les 2 sens, et discutent avec les flics de l’Ouest dans les brèches du mur.»

Les parapluies de la Brandenburger Tor…

J’ai senti, à ce moment-là, que je vivais un moment historique, comme il m’arrivera encore au moins une autre fois dans ma vie (Afrique du Sud, 1994, élection de Nelson Mandela). Grand moment d’émotion. L’espace intérieur s’ouvre, explose en feux d’artifice extérieurs, la vie est immense, ses possibilités indéfinies n’attendent que notre volonté pour manifester le meilleur de l’humanité. L’espoir vibre, palpable, au-dessus des têtes. Sous un ciel qui se déverse la foule est en liesse. Intensité électrique, contagieuse. Les Allemands manifestent, rient, hurlent, crient, boivent, grimpent, chantent et jouent de la trompette, sur le mur en lambeaux qui n’a plus lieu d’être. Le symbole est détruit, reste à tout reconstruire…

« L’événement : 15 H : les chanceliers Kohl et Modrow se serrent la pince, ainsi que les maires respectifs de Berlin et décrètent l’ouverture libre de la Brandenburg : foule, pressée contre les barrières, hurlements et sifflements, on boit du Sekt à volonté dans la foule et sous les parapluies car l’humidité monte. »

Il me restera, à tout jamais gravée dans ma mémoire, cette image, photo de mes premiers débuts de reportage (ainsi que les autres, que j’ai retrouvées et présentées ici) : celle d’un joueur de trompette qui, dressé sur le mur, sous la pluie, sonne la liberté, la réunification des peuples, l’avenir glorieux … comme les trompettes de Jéricho qui font s’écrouler le mur de la ville, ou celles de l’Aïda de Verdi qui annoncent le retour des troupes glorieuses.

……

Aurions-nous tant célébré si nous avions su ce que l’avenir nous réservait ? D’abord, les guerres du Golfe, Yougoslavie, Tchétchénie, Congo, Rwanda… puis 2001 le 11 septembre, Afghanistan, Irak, Gaza, Darfour… et tout le reste…. l’étau de la mondialisation qui se resserre… la dictature technocratique qui rôde… l’expérience Est-allemande aura-t-elle été un galop d’essai parmi tant d’autres pour un régime totalitaire en Europe ?

L’angoisse de ces questionnements n’a d’égal que le souvenir de la sensation de liberté qui a pu m’étreindre en de tels moments de passage, où l’Histoire flambe de tous ses feux, et nos cœurs vibrent à l’unisson. Où se sont déversées toutes nos aspirations, toute cette joie électrique, cette sensation immense d’ouverture? Comment recueillir cela en soi et l’accueillir comme l’état naturel de l’être, celui qui devrait être le moteur de notre monde et le sens de notre passage sur terre ?  Est-ce encore possible … ? 

Textes et photos (c) D. M.

Sur les traces de Vincenot 2/8

2. Remontée dans le temps, entre Mâcon et Cluny

C’est vers Cluny que je m’oriente pour la première étape. Cluny, vantée dans Les Étoiles de Compostelle, comme l’une des merveilles de la chrétienté des 11è-12è siècles. Cluny qui rayonnera, à son apogée, en plus de mille prieurés et d’abbayes, et dix mille moines. Des moines, travailleurs infatigables de la terre, défricheurs, semeurs, récolteurs, qui feront de la Bourgogne ce qu’elle est aujourd’hui, et de Cluny également le point de mire spirituel d’une Gaule encore désunie. Cluny, unique et magistrale, malheureusement vendue et détruite en grande partie à la révolution française, dont il ne reste que quelques bribes, quelques fragments éparpillés dans une jolie bourgade plutôt tranquille, mais où l’on ressent encore la noblesse de cet héritage. (Il n’est pas d’usage de critiquer la révolution française… mais comment ne pas se révolter face à la destruction et le pillage de tant de chefs d’œuvre… ? Châteaux, abbayes et autres merveilles, témoins d’un art séculier ou sacré, héritage des traditions et des savoir-faire des Compagnons bâtisseurs, qui y inscrivaient discrètement leur marque dans les chevrons, les chapiteaux et les clés de voûte?)

Notons que Cluny III, dont la construction débute vers 1080, sera pendant presque cinq siècles la plus grande église de l’Occident (187 mètres de long) jusqu’à la construction de Saint-Pierre de Rome, en 1506.

Voici comment l’écrivain Henri Vincenot, dans son récit situé au 12è siècle, nous présente Cluny. Les Compagnons sont sur la route, accompagnés du Prophète – personnage haut en couleurs incarnant la tradition celte – en quête de nouveaux financements qu’ils vont quérir chez les Templiers… Ils font halte en divers lieux, pour ici revoir une nef, là parfaire une charpente, terminer des sculptures… :

« On vit bientôt les tours pointues, puis tous les grands toits de tuile de Cluny, au pied des monts forestiers. Même vu de loin, cela paraissait si grand et si puissant que Jehan, le souffle coupé, s’étrangla en essayant de pousser de grands cris de joie et doubla aussitôt l’allure.

– Attends, attends! criaient les autres. Bien pressé que tu es de voir les moines noirs !

Et entre-temps, les Compagnons, repris par la fièvre professionnelle de la pierre, décrivaient par avance la merveille :

– Pense : un tracé de cinq cent soixante-dix coudées* de long et dominant un chœur avec déambulatoire, ouvert sur cinq chapelles rayonnantes. Un double transept, percé, sur les faces orientales d’absidioles, qui, chacune, sont de véritables nefs profondes de deux cent vingt coudées éduennes et précédées d’un narthex où chacune des églises qu’on a vues hier pourraient tenir à l’aise ! Deux tours carrées hautes de cent cinquante coudées…

– … Une fameuse bâtisse, ajoutait le Vieux à bout de souffle : toutes les dimensions sont les multiples d’un module de base qui est la coudée éduenne* par trois, cinq, sept, neuf. Les nombres musicaux ! Le nombre parfait de la mathématique druidique ! Toutes les mesures étant aussi multiples de sept ! C’est du grand travail !

Le Prophète en bavait.

* une coudée = trente centimètres environ.

(…)

C’est ainsi qu’ils purent entrer dans la grande église et là ils restèrent pétrifiés. Oui, parmi ces pierres de soleil, ils se sentaient devenir pierre à leur tour. Pierre et Musique.

L’édifice était dans la splendeur de sa nouveauté et sa hauteur était stupéfiante / « Deux fois plus haute que large » annonçaient les deux Pédauques* qui y avaient quelque peu travaillé sur la fin… La voûte, tout là-haut, paraissait immatérielle. 

* Pédauques : confrérie de Compagnons Constructeurs qui portaient une figure géométrique ésotérique ressemblant à l’empreinte d’une patte d’oie, d’où leur nom de Pédauques – Pedauca. »

Mais avant d’en arriver là…. Avec mon compagnon de route, nous partîmes à la mi-journée de notre Valromey (lieu des Celtes et des Romains) pour rejoindre Ambérieu et Bourg-en-Bresse, traversant le Bugey et ses falaises boisées. Ayant décidé de prendre par les routes de traverse, nous arrivâmes bientôt à Mâcon et, contournant la ville par le sud, cherchâmes sans succès la route de Moulins et Paray-le-Monial – autre haut-lieu de l’art roman où nous avions fait une halte l’été précédent – qui devait nous mener ensuite à Cluny. Ô banlieues anonymes, quand vous nous tenez… Bref, nombreux ronds-points, nombreux panneaux plus tard… nous entrons de manière tout à fait fortuite dans les monts du Beaujolais au sud-ouest de Mâcon, ce qui d’ailleurs était sans doute un signe du destin, car cela nous valut une jolie petite halte à Juliénas qui nous accueillit fort bien, ainsi que son café Le Sarment qui avait eu la bonne idée d’être ouvert toute la journée.

Immédiatement, nous sommes en voyage… le dépaysement est là, attendu, espéré, fidèle. Les vignes dorées flamboient dans le soleil diagonal de l’après-midi. L’enchantement des vignobles, parsemés de maisons plus ou moins typiques, plus ou moins modernes, se poursuit jusqu’au col du Gerbey (ou Gerbet), où nous optons pour une petite balade parmi les châtaigniers et les acacias. On redescend par des vallons où apparaît, de loin en loin, tel un jeu de piste taquin, le nom de Lamartine : le village de Milly-Lamartine, le château de Pierreclos et ses brebis paisibles, puis le château de Corcelle, belles demeures solidement ancrées sur leurs pierres, épousant un replat de la colline ou le fond d’un vallon.

Ainsi guidés comme par enchantement, par le délicat renom de ce grand poète qui semble avoir passé du temps dans ces contrées, nous arrivons à Cluny où nous prenons nos quartiers pour la nuit avant de partir en quête de quelqu’aventure… et celle-ci ne tarda pas à arriver !

Visite nocturne de Cluny : au premier abord, les rues sont vides et tout semble endormi. Puis, de la porte arrière donnant sur les jardins de l’abbaye, émergent sous nos yeux ébahis de grands énergumènes aux longs manteaux, qui semblent des guenilles sorties d’un très vieil âge, ornées de blasons, d’écussons et de symboles cabalistiques.

Intrigués, nous les interrogeons et apprenons qu’il s’agit des étudiants de deuxième année de l’École des Arts et Métiers, campus de Cluny, installé, rien que cela, depuis l’ère napoléonienne à Cluny, et depuis 1901 en l’abbaye elle-même. S’ensuit une discussion un peu fiévreuse car nous avons pénétré quelques instants dans l’enceinte de ce jardin déjà envahi par les vapeurs bleutées de la nuit, qui jouxte l’arrière de l’abbaye, nous rapprochant du bâtiment ancien en laissant courir notre imagination : des moines se sont-ils promenés ici, méditant ou cueillant quelques herbes pour le souper ? Nous n’avons guère le temps de rêvasser car le site est réservé aux étudiants et nous sommes fort élégamment escortés par un commando de deux étudiants qui nous parlent de leur art tandis que nous leur parlons de notre voyage et de Vincenot. Je comprends qu’ils sont de futurs ingénieurs, et j’apprendrai plus tard que le site de Cluny est dédié au bois, aux matériaux et à l’usinage. Concepteurs et réalisateurs, ils ont donc vocation à être aussi les maîtres d’œuvre de leurs projets, et je m’interroge, pourraient-ils être, en quelque sorte, de lointains héritiers des Compagnons du moyen-âge ? Ils ne nient pas ce parallèle mais ne semblent pas y avoir trop réfléchi eux-mêmes.

Leur tenue plutôt étrange se justifie par la période de bizutage, qui correspond à l’initiation des « premières années » puisque c’est le début des cours. Les élèves de troisième année (nous en croiserons plus tard quelques-uns) portent, eux, une blouse blanche également ornée de signes. Cela donne lieu à un ballet assez étrange dans les rues de Cluny, autour de la petite place dotée des rares cafés ouverts, puisque se prépare sans doute l’une des épreuves du bizutage – que l’on nous assure être exempt de mauvais goût. La patronne de la pizzeria Au Loup Garou nous expliquera que la plupart de ces initiations concernent un projet d’intérêt public, comme de refaire un escalier de la ville, mais cela n’exclut pas le mystère qui semble entourer ces cérémonies.

Le lendemain matin, Cluny nous accueille dans ses ruelles, le jour neuf semble avoir comme d’une poudre d’or réveillé la princesse endormie. Nous nous attardons un moment à la librairie-café Le Jardin Secret (qui n’a plus de livres de Vincenot). Il ne restera de notre passage, que la vague nostalgie d’une splendeur éteinte, d’un Cluny rendu pour toujours à son passé… et une interrogation lancinante : ces étudiants mesurent-ils leur chance d’apprendre leur métier en des lieux si prestigieux ? Sont-ils pénétrés de la connaissance transmise par les pierres, par l’énergie du lieu ?

Partir sur les traces des bâtisseurs de cathédrale m’oblige à me pencher sur mes propres racines (que j’ai d’ailleurs en partie bourguignonnes) et celles de notre civilisation. C’est pour moi une invitation à tenter de décrypter les symboles laissés là par nos prédécesseurs, détenteurs d’une sagesse et d’une tradition que le monde moderne ignore et souvent méprise – mais que les dévoiements de ce même monde moderne nous incitent à ré-explorer. Ressentir la passion qui les animait… Vincenot, dont les écrits nous immergent dans le monde énigmatique de la double tradition chrétienne et druidique, s’en fait en quelque sorte l’interprète et nous propose un jeu de piste ; ils nous emmène en balade dans les méandres poétiques du langage symbolique qui caractérisait cette époque. La tradition dont il est question est à la fois concrète – bâtir des cathédrales – et spirituelle – trouver le chemin de l’être meilleur en soi, faire le choix de la générosité, du courage, du pardon, ainsi que Jehan, le héros des Étoiles de Compostelle en fera l’expérience lors de son initiation au compagnonnage et son pèlerinage sur le chemin de Saint-Jacques. Elle se transmet par le savoir-faire mais aussi par l’exemple, la quête intérieure et la transmutation alchimique qui s’opère en tout être qui choisit un chemin d’évolution.

Tournons-nous à nouveau un instant vers Vincenot… Il n’a pas son pareil pour nous parler des bâtisseurs de cathédrale. Dans Les Étoiles de Compostelle, Jehan est donc apprenti sur le chantier d’une abbaye : il découvre avec ferveur et ravissement la construction méthodique d’une nef – sans échafaudages, sans outils complexes, mais avec tout l’art initiatique des Compagnons, hérité des druides de la tradition celte, et peut-être, on l’évoque aussi, des Géants de l’Atlante, ceux des Pierres Levées …

«  C’était bien une carcasse de navire, la quille ronde en l’air et dont le bordage était soulevé à plus de six mètres du sol. A une différence près toutefois : l’étrave n’existait pas, ou plutôt du côté du soleil levant, le nef se terminait par un enchevêtrement quadripartite qui retombait sur une face plate, celle qui regardait l’est.

– Il n’y a plus qu’à retourner la chose et lui mettre la tête en bas pour que ce soit l’arche de Noé ! pensa Jehan.

Tout le navire de bois était chevillé à l’aide de ces grosses chevilles que Jehan et quatre autres lapins* avaient été chargés de façonner au cours du printemps sous les ordres d’un Chien. Le galbe de la coque était formé de pièces de chêne dont le tracé avait été établi par les maîtres, à plat sur le terre-plein, à grand renfort de compas et de corde à treize nœuds. Jehan avait vu tracer les coupes en tiers-point qui s’élançaient de chaque côté et se rassemblaient très haut dans le ciel. On nommait cette figure le tiers-point parce que l’espace situé entre les deux bords de la nef était divisé en trois parties égales AB, BC et CD, et puis mettant alternativement le point fixe du compas sur B et sur C on traçait deux courbes de rayon BD et CA qui se rassemblaient au pinacle. Lorsqu’on se promenait sous ces bois dressés, ces deux courbes faisaient un berceau harmonieux qui ressemblait aussi à la voûte que font les branches des grands arbres dans la forêt. Oui, de l’intérieur on croyait voir une allée de grands arbres et les charpentiers bouclés appelaient cet ensemble le goat*

* lapins : aspirants (ou apprentis) compagnons

* Chiens : nom générique d’une secte de frères constructeurs. A noter que la constellation du Chien est au bout de la Voie lactée donc au bout du chemin des étoiles qui mène à Compostelle.

* goat : forêt, bois, en celte. »

On ne peut que penser à la majestueuse charpente de Notre-Dame, issue du même savoir-faire, la fameuse « forêt » – enchevêtrement de poutres savamment positionnées – qui disparut dans l’incendie de 2019…

photo d’en-tête : la roche de Solutré, vue depuis le col de Gerbey

(c) DM 2022

Sur les traces de Vincenot 1/8

1. Le pourquoi du comment

Comme je l’avais fait l’année dernière avec l’écrivain provençal Jean Giono (voir, itinérance en Drôme provençale, sur ce blog dans les Carnets de route), je suis repartie sur les routes de France , cette fois-ci en quête d’autres paysages et d’un autre héritage : celui que nous a laissé Henri Vincenot – Écrivain, peintre et sculpteur, mais avant tout : Bourguignon. Ainsi est-il écrit sur sa sépulture, au fin fond d’une combe mystérieuse et secrète, loin des remous de notre civilisation affolée, dans un coin de paradis du Haut-Auxois, pays des montagnes, non loin des vignes parmi les mieux jalousement gardées au monde.

Amoureux de sa Bourgogne natale et l’exprimant sans équivoque dans toute son œuvre. L’occasion aussi, par cette itinérance aux arômes de fût de chêne et aux senteurs d’humus, de redécouvrir des chefs d’œuvre de l’art roman, avec en tête quelques clés et connaissances supplémentaires sur l’héritage que nous ont laissé les compagnons du Moyen-Âge (décidément loin d’être un âge aussi sombre et arriéré qu’on a bien voulu nous le laisser entendre dans nos écoles républicaines, comme dirait Vincenot !). Bâtisseurs de cathédrales, charpentiers, tailleurs de pierre et sculpteurs, mais aussi bourreliers, ferronniers, chaudronniers… ce sont eux dont Vincenot nous parle sans relâche et avec admiration. Et aussi, en poussant le voyage un peu plus au sud, de passer un peu de bon temps dans quelques-uns des vignobles les plus nobles de France, dans les côtes de Nuits-Saint-Georges, Gevrey-Chambertin et Vosne-Romanée – par là justement où il rencontra sa future épouse, fille des pays vignerons – pour célébrer à leur juste valeur le produit de leurs vignes, cépages implantés ici à la sueur de leur front par les moines de Cîteaux ou ses abbayes-filles, établies dans ces vallées, et entretenus avec soin par des générations de viticulteurs dévoués et passionnés.

Je pars donc, chargée de ses livres et d’une multitude de notes, pleine d’émotions et d’impressions captées au cours de mes lectures (le Pape des Escargots ; Les étoiles de Compostelle ; Le Maître des Abeilles ; la Billebaude ; Prélude à l’Aventure) et auxquelles je me suis décidée,carte de Bourgogne en main, à donner vie en parcourant ces lieux et ces paysages qui ont fait la joie de toute une génération d’amoureux de la France profonde – et qui continuent de faire rêver tous ceux qui croient encore que le cœur de notre pays n’est pas mort ; que les artisanats d’art ne sont pas morts ; que le mode de vie traditionnel – qui a laissé place au progrès technique et à l’industrialisation – n’avait pas que du mauvais, et que l’on peut y puiser des belles inspirations pour une vie plus simple, plus sobre, plus complète et plus heureuse ; que l’on peut redonner du sens au rapport que nous entretenons à nos voisins, à nos clients, à nos compagnons de route et de travail, à nos aînés, à la famille, à la société qui nous entoure en général, un rapport naturel et simple, exempt de rivalité, de pouvoir ou de domination, chacun endossant, selon ses fonctions, ses talents, son héritage, avec fierté et humilité le rôle qui lui est dévolu par une sorte d’ordre, de hiérarchie naturelle, où personne n’a rien à envier de l’autre car chacun est à sa place.

Il ne s’agit pas, par ces écrits que je me propose de publier, en plusieurs épisodes, de ramper dans une nostalgie du monde passé – nostalgie qui apparaît bien vivante et joyeuse malgré tout dans les romans, autobiographiques ou non, de Vincenot – ni de réfuter entièrement et sans discrimination tout ce qu’on appelle le « progrès » – même s’il faut bien reconnaître que ce fameux progrès, malgré tout, nous emmène à grande vitesse vers un monde fou où plus rien n’est à sa place, où les valeurs sont si souvent inversées, et où les effets délétères des technologies sur la santé et le rapport humain, les excès de la finance et de la mondialisation ne cessent de nous forcer à nous questionner sur le bien-fondé de ces avancées sociales et économiques décrétées par un petit nombre qui en donnent l’impulsion et la direction, mais dont le sens parfois nous échappe. Mais plutôt, de proposer une réflexion et une fenêtre de rêverie sur un monde qui a disparu mais qui pulse encore dans nos veines, sur le monde d’où nous sommes tous descendus, celui de nos ancêtres, qui ont vécu, pour la plupart, ainsi que le décrit Vincenot dans les campagnes, avant le grand exode rural lié à l’industrialisation et l’automatisation des tâches paysannes – comme si nous pouvions encore, par notre seule volonté, en faire réapparaître quelques traits, quelques lueurs, quelques bribes de sagesse et de bon sens, et retrouver le franc-parler de nos aînés. De nous donner à voir ce que nous avons perdu, et permettre de le mettre en balance avec ce que nous avons gagné ; de proposer des ouvertures pleines d’espoir sur, non pas un retour en arrière, puisque l’Histoire ne fait jamais qu’avancer, mais une ré-invention du monde, de notre société, de nos modes de vie, de nos valeurs, une remise en perspective de nos admirations, de nos attachements, parfois maladifs et addictifs, de nos aspirations et de nos angoisses.

Vincenot, avec sa gouaille celte, donne envie de conter, de fouiller, de trouver dans les paysages et les gens rencontrés les racines d’une belle histoire et, inspirée par son art d’écrire et de rendre ses récits juteux comme un gigot sorti du four, d’y mettre du piquant, de l’ail, des épices, de l’onctueux, de l’acide, du tendre. J’aimerais essayer de vous rendre l’univers ancré, authentique et merveilleux que la lecture de ses livres a ouvert en moi. Mais comment conter, raconter un conteur aussi brillant, lumineux, joueur et amoureux ? Vincenot n’est pas à la mode ; il n’est pas au programme des lycées ni des collèges, tout comme Colette, Giono et d’autres grands qui sont laissés à l’abandon ; tout juste s’il est encore fait mention de Pagnol, au milieu de tous les Modernes censés être devenus indispensables.

La querelle s’arrêtera là. Je ne suis pas aux ministères ni chargée des programmes de littérature, mais autant vous dire que si j’y étais, il y aurait une place pour Henri Vincenot. Car tout ce que l’on cherche aujourd’hui à occulter de notre vérité historique, de notre sang indéniable est là, tangible, vivant, palpitant sous la peau névrosée d’une France qui s’abîme et se perd à trop vouloir embrasser, à ne plus rien étreindre. Même dans une France inclusive, démocrate, bariolée, tissée de son histoire récente et de ses métissages, on gagne à lire Vincenot, pour y retrouver et comprendre, et pourquoi pas remettre à l’honneur, cet esprit gaulois qui, malgré tout, continue d’habiter un bon nombre d’entre nous, et de forger le sel et la tourbe de ce qui fait notre pays.

Pour nous mettre en bouche, voici un premier extrait du Pape des Escargots :

« C’était un de ces petits oratoires construits à l’époque où naissait la croisée d’ogive. Tout petit et modeste qu’il fût, il contenait toute la vigoureuse ferveur, toute la maîtrise architecturale de ces moines blancs qui matèrent la forêt vierge en chantant psaumes.

Il se pencha sur la clé de voûte gisant, brisée, sur le sol. Il fut bouleversé par sa géométrie compliquée, sa perfection sculpturale. Pour avoir lui-même balancé des volumes et ahané ciseau en main il mesurait toute la science des constructeurs. En un instant il venait d’être saisi par la vertu de ces pierres savamment assemblées en berceau. Il était « envoûté ».

Alors il fut pris d’une belle fureur : il empoigna à pleine mains les ronces et les orties pour les arracher, il aurait voulu d’un seul coup déblayer les gravats et les rejeter dehors, mais sans outils que pouvait-il faire ? C’est ainsi que l’idée lui vint de réparer lui-même le petit édifice. Il avait bien réussi à sculpter le bois pour en faire des personnages, pourquoi ne taillerait-il pas la pierre pour en faire des claveaux d’arête ou des contre-clés. »

hommage à Vincenot dans son village familial, Commarin

photo d’en-tête : Châteauneuf, en Haut-Auxois

(c) DM 2022

Virevolte

Virevolte

Révolte qui sourd

grondement des vieux loups dans la forêt profonde

familière et féconde

qui nous ensemence et nous nourrit

Humus des années passées à comprendre, à grandir

Craquement sec dans la nuit épaisse

une branche enfin prête à céder sous nos pas

après des années de décomposition

la face de l’ombre

plonge son regard

en nous

fait volte-face

et libère la clarté qui dérange

Virevolte

Au goût amer des feuilles mortes

se mélangent les sucs des insectes qui grignotent

écorces, brindilles, pousses tout justes sorties

et les sables éphémères, en volutes émouvantes

se rappellent à notre conscience ensauvagée

en tempêtes

tourbillonnantes

de spirales enfumées

Lames de fond sur le gouffre de l’âme

qui cinglent tout sur leur passage

Virevolte

Tout revient tournoyer autour de nous

en longs lambeaux effilochés

à moitié digéré, à moitié consommé

tout revient nous obséder

demander son compte

travailler notre naïveté

en saccades obscures

cycles absurdes dont nous peinons à sortir

et tout tourne sans cesse

en vagues déferlantes

qui nous hypnotisent et nous hantent

Virevolte

Tout autour de nous n’est que pensées, émotions élaborées

émanant du monde subtil

Toute forme autour de nous s’estompe

des ombres se redressent et viennent réclamer leur dû

raclant le sol et rechignant à évoluer

avant de retourner en poussière

tout n’est que spirale du vivant

apparu, transformé, disparu

Virevolte

Tout autour de nous vibre et se dilue

comme des lucioles

dans l’air qui sature et étincelle

Tout n’est qu’Amour et confusion

Tout n’est que Paix et illusion

(c) DM

Bribes

Les nuages se clairsèment et le ciel réapparaît
Un instant il est bleu,
l’instant d’après blanc comme le lait
Une goutte tournoie dans un éclair de vent
J’observe ma voix qui la suit en dansant

Un carré de TGV où 4 femmes se lisent
et se répondent dans le silence de leurs vies en filigrane
des regards noisette, bleus ou soubise…
qui s’éclairent quand le soleil s’invite
se font et se défont
se croisent et se décroisent
dans un soupir retenu qui plane
sur leurs lèvres sans jamais éclore complètement

Baisers d’hiver qui brisent leurs chaînes et jamais ne désespèrent de trouver une joue sur laquelle se poser
La vie a des surprises qui nous ramènent sans détour au flot du jour
La vie a de ces détours qui nous prennent par surprise la douceur peut entrer par chaque pore au moment où on s’y attend le moins
La vie a de ces pauses cacahuètes qui sonnent comme un clairon lorsque notre cœur est ouvert à la fête

Mon cœur a la fragilité d’une fleurette frémissant dans les pétales du vent
un jour le vent d’ouest le retourne une autre fois c’est le vent du nord froid et distant qui le saisit vent du sud et il chante des flamencos vent d’est il rentre dans son for intérieur pour explorer ses grandes steppes

(c) DM