Depuis Cluny la désastrée, nous roulons vers Autun, à travers les collines du Morvan, passant au large du Creusot et de Montceau-les-Mines, hauts lieux de la sidérurgie et de l’ère industrielle qui ne nous arrêtent pas, car là n’est point le cœur de l’enquête qui nous occupe.
hommage au sculpteur du 12è siècle Gislebert devant la cathédrale St Lazare
J’avais voulu voir Autun, car Vincenot nous en parle dans au moins deux de ses romans : dans LesÉtoiles de Compostelle, où les compagnons* itinérants y font référence comme l’un des joyaux de l’art roman ; et indirectement dans Le Pape des Escargots, puisque le héros, le sculpteur Gilbert de la (ferme de la) Rouéchotte, est identifié pour son talent comme le digne successeur d’une longue lignée de sculpteurs ayant œuvré en Bourgogne à diverses époques, tels que Claus Sluter le hollandais, Philippe Biguerny, Jean de la Huerta l’espagnol, et le quelque peu énigmatique Gislebert d’Autun. Ce dernier, après avoir fait ses classes à Cluny et Vézelay, a été identifié comme l’auteur probable des chapiteaux de la cathédrale d’Autun, ainsi que de la Tentation d’Eve, et du tympan du Jugement dernier qu’il a signé en latin : « Gislebertus Hoc Fecit » : Gislebert a fait cela.
* le statut de compagnon était l’intermédiaire entre l’apprentissage et la maîtrise
Dans l’histoire de la Gaule Autun avait eu ses heures de gloire, en tant que cité éduenne* intégrée dans la Gaule lyonnaise de l’Empereur romain Auguste, d’où son nom : Augustodunum.
* Les Eduens : peuple que l’on a dit le plus puissant de la Gaule celtique, établi dans ce qui serait aujourd’hui la Nièvre, la Saône-et-Loire ainsi que le sud de la Côte d’Or (arrondissement de Beaune) et l’est de l’Allier, et dont la capitale était Bibracte (le mont Beuvray), puis Autun. Ils détenaient le « principat » de toute la Gaule, c’est à dire une fonction provisoire attribuée par l’Assemblée des Gaules à un chef de tribu. Dominant les riches terres de la plaine de Saône, ils se situaient à un carrefour commercial important entre le monde celte et celui de Rome d’une part, et entre les trois grands bassins du Rhône, de la Saône/Loire/Allier, et de la Seine d’autre part, d’où leur capacité à régenter le commerce en prélevant des tarifs douaniers. Ils ont été les alliés des Romains dès le 2è siècle av. JC car ces derniers les soutiennent face aux prétentions territoriales des Helvètes. Ils se rallieront tardivement à Vercingétorix en 52 av. JC.
Autun est une petite ville agréable, avec quelques rues piétonnes, une jolie maison de retraite, un restaurant ouvert à 15h, Aux Gourmandises de l’Eduen où je déguste une fameuse blanquette…. Quant à sa cathédrale, je ne savais trop à quoi m’attendre, mais lorsque j’y pénétrai, je fus saisie par la beauté et la finesse des chapiteaux sculptés sur les colonnes, illustrant principalement des scènes de la Bible mais aussi quelques scènes plus mystérieuses avec des animaux à trois têtes, des symboles et des entrelacs de végétaux aux significations élusives …
l’arche de noé sur les flots…
Vincenot dans ses œuvres nous donne des clés pour ressentir et interpréter le mystère de l’art des bâtisseurs d’églises. Dans Les Étoiles de Compostelle – roman initiatique par excellence !- le Prophète, personnage haut en couleur de la tradition celte entame l’initiation de Jehan aux secrets de l’architecture sacrée. Il explique comment les édifices religieux ont souvent été bâtis sur des lieux de culte pré-existants, comme ceux des Celtes, consacrés par les druides (les « très savants » selon l’étymologie du mot). Il pouvait s’agir d’un lieu énergétique particulier, comme une source sacrée, un promontoire ou un vallon, une forêt mystérieuse où affleuraient les forces telluriques… Nous sommes ainsi plongés au cœur du mystère des druides qui identifiaient ces hauts lieux d’énergie et les marquaient – d’une pierre levée, menhir, dolmen, alignement – pour y tenir leurs cérémonies.
Les druides, considérant que la parole écrite est morte, transmettaient le savoir par l’oralité, les légendes, le symbolisme. Ce dernier était utilisé pour exprimer les lois de l’univers (unité divine, correspondance, vibration, rythme, polarité, cause à effet, etc .) On retrouve ce langage symbolique dans l’alchimie médiévale – qui s’invite aussi d’ailleurs dans les édifices religieux sous forme de personnages et animaux mythologiques ou de messages codés. Car l’alchimiste après tout, cherche lui aussi la révélation spirituelle et porte en lui la tentative de réconcilier les mondes matériel et spirituel…
Plus tard, la tradition chrétienne s’est emparée de ces connaissances pour les mettre au service de la chrétienté, en un mariage mixte plus ou moins officialisé où sont venus se greffer le culte de la vierge, du Christ rédempteur et le rituel de la consécration du pain et du vin. Les églises, abbayes, cathédrales, étaient conçues comme des lieux où l’humain pouvait se régénérer. Les connaissances ésotériques des compagnons bâtisseurs leur permettaient d’organiser l’architecture afin de capter au mieux les énergies du ciel et de la terre et de les faire se rejoindre, au niveau du chœur, permettant d’une part l’élévation de l’humain et d’autre part la transsubstantiation du divin en la matière, au cours du rituel du corps et du sang du Christ.
« combat d’un pygmée et d’une grue », animal mythologique inspiré de l’Illiade
C’est la jointure de ces deux lectures possibles – l’héritage de la chrétienté et celui de l’ancienne civilisation celte, avec ses codes et ses symboles – qui font des édifices religieux de l’art roman des lieux fascinants dignes d’être explorés avec un nouveau regard.
Je me rendis compte que c’est le mélange de ces prouesses architecturales et de l’énergie très particulière des lieux qui m’attirait de nouveau et me faisait m’attarder aux flancs des cathédrales… Cette énergie qui ressort naturellement de la terre et s’est vue amplifiée par l’aspiration spirituelle de ceux qui ont conçu et construit l’édifice et lui ont insufflé tout leur savoir-faire.
D’après Vincenot, les compagnons suivaient un rite à l’intérieur d’une église qui s’appelait « faire le petit labyrinthe », symbole du parcours ardu de la vie. Il nous raconte comment les compagnons, cheminant, arrivent à Lescar, où leurs pères et eux-mêmes ont bâti l’église (les constructions s’étageaient souvent sur plusieurs générations et il n’était pas rare que ceux qui y participaient n’en voient pas l’aboutissement…) :
« Jehan allait y entrer par la grande porte mais les Pédauques* l’en empêchèrent vivement. Ils l’entraînèrent vers une petite porte de côté fort surbaissée en lui disant :
– Voilà notre porte, notre porte à nous, et notre bénitier ! Et ne t’avise pas d’entrer par une autre porte avec ton pied d’oie !
– Vous avez une porte particulière et un bénitier particulier ?
Ils répondirent simplement : « Oui », et ce fut tout.
Ils montèrent toute la nef centrale, la redescendirent gravement, prirent ensuite le bas-côté nord qu’ils remontèrent, passèrent devant le chœur, où ils firent une prosternation à deux genoux, redescendirent le bas-côté sud, remontèrent encore une fois la nef centrale, à pas très lents et s’arrêtèrent sur la croisée du transept, les yeux levés vers le fond de l’abside pendant un long instant.
A vrai dire, c’était ainsi qu’ils faisaient chaque fois qu’ils visitaient une église. »
* voir épisode 2/8
Jehan les imite, et ressent « un grand mouvement, comme si quelque chose se détendait, se gonflait dans tout son corps, mais là c’était peut-être encore plus fort que jamais. C’était comme à Fontenay, comme à Chapaize, comme à Cluny, comme à Conques. Il en fit part à ses compagnons qui, gravement, mesurant leurs paroles acquiescèrent en disant, au bout d’un silence :
– Oui c’est une de nos meilleures !
Et ils ressortirent par la petite porte.
Le Prophète, dès la grande lumière du parvis, glissa à son oreille :
– Et Vézelay, tu verras, tu verras !
Puis presque dans un murmure :
– Et à Chartres, oui, à Chartres, tu verras, tu verras ! »
Dans les édifices religieux, le narthex, ou entrée du fond, peut symboliser la matérialité, ou l’enfer, comme au jeu de marelle, tandis que l’abside et le chœur correspondent au paradis, reflétant ainsi, projeté au sol, le schéma de l’élévation symbolique de l’homme par son cheminement à l’intérieur de l’église, tandis qu’il se baigne dans les énergies bénéfiques captées là par les moyens de l’architecture sacrée.
(plan patrimoine-bordes)
Comme nous l’enseigne Vincenot dans les Étoiles de Compostelle (dans son avant-propos il avoue avoir été inspiré d’une main mystérieuse, toutes ces connaissances lui étant au départ totalement inconnues), les compagnons bâtisseurs du Moyen-Âge observaient les préceptes de l’ancienne connaissance ésotérique, à savoir :
1) l’orientation spatiale – édifice tourné vers l’Est face au point d’émergence du soleil à l’équinoxe – autrement dit, conçu pour capter au mieux la lumière ;
2) la géométrie sacrée – les corps de géométrie dans l’espace (tétraèdre, octaèdre, dodécaèdre, icosaèdre …) ;
3) lasublime proportion, soit la reproduction des formes et des proportions trouvées dans la nature, par l’utilisation du Nombre d’or, la spirale de la création que l’on retrouve dans les théories fractales et l’ADN des trois règnes du vivant (animal, végétal, minéral) – et aussi d’ailleurs, à la base des fréquences sonores ;
4) la place symbolique de l’humain dans l’univers, autrement dit le rapport entre le microcosme du monde matériel et le macrocosme divin. Il s’agit de « célébrer les noces de l’humain et du divin » dit Marie-Madeleine Davy dans Initiation à la symbolique romane1 :
« L’église romane symbolise le corps d’un homme étendu où ce n’est pas le nombril en tant que milieu du corps qui joue un rôle majeur, mais la poitrine dans laquelle est placée l’arche du cœur. » Et l’auteur de cet article de poursuivre que, dans le Guide des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle (XIIe siècle), l’église est comparée à l’homme : la grande nef est semblable à un corps dont les transepts forment les bras 2. »
Autun, la cathédraleSaint Lazare
Dans L’Art du Monde3, Luc Benoist nous offre un autre éclairage sur l’architecture sacrée :
« Pour comprendre le symbolisme de nos cathédrales, il faut recourir à l’intermédiaire naturel des nombres et de la géométrie. (…)
L’église rappellerait donc, en ses formes et en ses proportions, le temple de Salomon, qu’Ézéchiel avait vu en songe et en même temps la Jérusalem céleste, dont Saint Jean nous a transmis les dimensions prototypes, calculées avec une règle d’or par un ange-architecte. Idée immémoriale s’il en fût, puisqu’un fragment du temple de Ramsès II, conservé au musée du Caire, porte une inscription qui proclame : « Ce temple est comme le ciel en toutes ses parties. » (…)
Un homme étranger aux mathématiques ne peut atteindre la véritable connaissance divine, écrivait Boèce. Cette certitude avait si bien pénétré l’esprit des clercs, qu’à l’autre bout des temps médiévaux, le cardinal de Cusa répétait : la langue mathématique offre le symbolisme le moins inadéquat à l’intelligence des vérités divines. (…)
La loi des nombres et ses correspondances pénétra ces sommes d’architecture … mais les cathédrales ont caché leur ossature nombrée sous une telle splendeur qu’elles se dressent devant nous aussi mystérieusement que les ouvrages de la nature, dont il semble qu’elles imitent les lois.
(…)
Des recherches récentes conduites par des archéologues et des architectes ont pénétré assez avant dans les secrets corporatifs des constructeurs médiévaux. (…)… tout se passe comme si les maîtres d’œuvre avaient tracé le plan et l’élévation de leurs édifices à l’aide d’un ou de plusieurs cercles directeurs de partition polygonale régulière.
La figure circonscrite devait être le plus souvent le pentagone pythagoricien ou, à son défaut, le dodécagone. (…) »
pentagramme et autres figures géométriques analyse de la cathédrale de Reims par Thierry de Champris
En observant et en appliquant les lois fondamentales de l’univers, les corporations de bâtisseurs (qui juraient sur l’évangile de saint Jean de conserver secrète la connaissance et de ne la transmettre qu’aux seuls initiés) savaient construire ces voûtes de pierre qui défient la gravité.
Autun nous parle de ces hommes ancrés dans la matière mais portés par une pulsion spirituelle qui leur permet de porter leur art au pinacle, et d’en faire l’instrument de la représentation de cette aspiration qu’il ressentent au plus profond d’eux mêmes.
Le tympan, les chapiteaux sculptés de la cathédrale Saint Lazare certes représentent des scènes de la Bible, mais sont aussi ornés d’animaux, de motifs floraux et êtres de légende qui ne dévoilent leur mystère qu’à la lumière des codes symboliques des traditions druidique et alchimique. Ainsi je commençai à y comprendre quelque chose, en seconde lecture, dans la symbolique des ornementations des édifices sacrés.
« la chute de Simon le magicien », sous le regard de Saint Pierre …
Pourquoi suis-je aujourd’hui si touchée, par ces chefs d’œuvre d’art roman qui sont légion en Bourgogne, par les récits mystiques et merveilleux qu’ils évoquent ? Sans doute, parce qu’ils nous parlent de traditions que nos modes de vie modernes ont désertées, mais qui gagneraient à être reconsidérées, car elles apportent des repères, et remettent les choses à leur juste place.
En quoi ces considérations sont-elles plus que jamais d’actualité ? L’être humain est comme un aimant posé entre terre et ciel. Sous la terre, il y a des courants telluriques puissants, et du ciel descendent des ondes subtiles qui nous nourrissent également. Les anciens adoptaient des rites et suivaient des règles qui permettaient de capter ces courants et ces ondes pour se régénérer, pour augmenter la vie en soi. Comme les chats qui choisissent minutieusement leurs points névralgiques, ils savaient reconnaître les lieux qui les rechargeaient et les fréquenter avec une forme de vénération. Comme les oiseaux migrateurs, ils s’orientaient avec le GPS interne du corps humain pour retrouver les points où jaillit la source de vie.
Jusqu’à notre ère moderne, la pierre, le bois, la tourbe, les matériaux de construction naturels transmettaient cette énergie tellurique de la terre, si bien que l’humain y baignait constamment, selon les lieux, lui permettant de se régénérer, d’y puiser la force de son labeur, de s’élever vers le ciel salvateur.
Aujourd’hui, dans nos villes, le béton, le macadam, les structures métalliques nous isolent de ce courant magnétique naturel (l’humus, l’humidité, la terre où fermente la vie, l’élément féminin et lunaire ; le mercure des alchimistes) et nous empêchent de nous y ressourcer. Au-dessus de nos têtes, dans nos environnements domestiques, dans l’espace aérien et dans l’atmosphère des villes comme des campagnes, les satellites, les antennes, les ondes électro-magnétiques occupent et saturent l’ether, espace de qualité subtile et invisible, de sorte que le courant solaire, masculin, actif – le soufre des alchimistes – ne pénètre plus notre corps et ne peut plus y rencontrer son pôle opposé pour des noces d’où émane le troisième élément : l’esprit, celui qui nous relie à notre origine. Nous évoluons dans des environnements énergétiquement morts, saturés d’ondes artificielles et qui ne correspondent plus à la fréquence vibratoire du vivant … L’union du divin et du terrestre ne peut plus s’accomplir, nous sommes abrutis dans une sorte de matérialité artificielle, confuse et délétère.
Moi qui suis de sang ibère et celte, de tradition chrétienne, pratiquante de yoga tantrique et adepte de l’alchimie dans ses aspects spirituels, sensible à la réalité des ondes subtiles dans le reiki et le chi-gong, je reconnais dans le questionnement qui trace ma voie, la quête d’une unité retrouvée, que seules les énergies naturelles et le lien sacré savent m’apporter. D’où ce besoin, je pense, de me reconnecter à ces anciennes traditions qui savaient et transmettaient cette forme de connaissance en proposant des repères, des interprétations, des lignes d’action. Le bien-être qu’on nous vend à grand renfort de publicité comme un nouveau produit à acquérir (tourisme, spa, sports extrêmes, distractions, diverstissement…) n’est qu’un pâle reflet des horizons de liberté que nous offre notre nature profonde d’être humain et divin, cette véritable nature vivante et joyeuse qui est accessible à tous, au fond de nous.
C’est vers Cluny que je m’oriente pour la première étape. Cluny, vantée dans Les Étoiles de Compostelle, comme l’une des merveilles de la chrétienté des 11è-12è siècles. Cluny qui rayonnera, à son apogée, en plus de mille prieurés et d’abbayes, et dix mille moines. Des moines, travailleurs infatigables de la terre, défricheurs, semeurs, récolteurs, qui feront de la Bourgogne ce qu’elle est aujourd’hui, et de Cluny également le point de mire spirituel d’une Gaule encore désunie. Cluny, unique et magistrale, malheureusement vendue et détruite en grande partie à la révolution française, dont il ne reste que quelques bribes, quelques fragments éparpillés dans une jolie bourgade plutôt tranquille, mais où l’on ressent encore la noblesse de cet héritage. (Il n’est pas d’usage de critiquer la révolution française… mais comment ne pas se révolter face à la destruction et le pillage de tant de chefs d’œuvre… ? Châteaux, abbayes et autres merveilles, témoins d’un art séculier ou sacré, héritage des traditions et des savoir-faire des Compagnons bâtisseurs, qui y inscrivaient discrètement leur marque dans les chevrons, les chapiteaux et les clés de voûte?)
Notons que Cluny III, dont la construction débute vers 1080, sera pendant presque cinq siècles la plus grande église de l’Occident (187 mètres de long) jusqu’à la construction de Saint-Pierre de Rome, en 1506.
Voici comment l’écrivain Henri Vincenot, dans son récit situé au 12è siècle, nous présente Cluny. Les Compagnons sont sur la route, accompagnés du Prophète – personnage haut en couleurs incarnant la tradition celte – en quête de nouveaux financements qu’ils s’en vont quérir chez les Templiers… Ils font halte en divers lieux, pour ici revoir une nef, là parfaire une charpente, terminer des sculptures… :
« On vit bientôt les tours pointues, puis tous les grands toits de tuile de Cluny, au pied des monts forestiers. Même vu de loin, cela paraissait si grand et si puissant que Jehan, le souffle coupé, s’étrangla en essayant de pousser de grands cris de joie et doubla aussitôt l’allure.
– Attends, attends! criaient les autres. Bien pressé que tu es de voir les moines noirs !
Et entre-temps, les Compagnons, repris par la fièvre professionnelle de la pierre, décrivaient par avance la merveille :
– Pense : un tracé de cinq cent soixante-dix coudées* de long et dominant un chœur avec déambulatoire, ouvert sur cinq chapelles rayonnantes. Un double transept, percé, sur les faces orientales d’absidioles, qui, chacune, sont de véritables nefs profondes de deux cent vingt coudées éduennes et précédées d’un narthex où chacune des églises qu’on a vues hier pourraient tenir à l’aise ! Deux tours carrées hautes de cent cinquante coudées…
– … Une fameuse bâtisse, ajoutait le Vieux à bout de souffle : toutes les dimensions sont les multiples d’un module de base qui est la coudée éduenne* par trois, cinq, sept, neuf. Les nombres musicaux ! Le nombre parfait de la mathématique druidique ! Toutes les mesures étant aussi multiples de sept ! C’est du grand travail !
Le Prophète en bavait.
* une coudée = trente centimètres environ
(…)
C’est ainsi qu’ils purent entrer dans la grande église et là ils restèrent pétrifiés. Oui, parmi ces pierres de soleil, ils se sentaient devenir pierre à leur tour. Pierre et Musique.
L’édifice était dans la splendeur de sa nouveauté et sa hauteur était stupéfiante / « Deux fois plus haute que large » annonçaient les deux Pédauques* qui y avaient quelque peu travaillé sur la fin… La voûte, tout là-haut, paraissait immatérielle. »
* Pédauques : confrérie de Compagnons Constructeurs qui portaient une figure géométrique ésotérique ressemblant à l’empreinte d’une patte d’oie, d’où leur nom de Pédauques – Pedauca.
Mais avant d’en arriver là…. Avec mon compagnon de route, nous partîmes à la mi-journée de notre Valromey (lieu des Celtes et des Romains) pour rejoindre Ambérieu et Bourg-en-Bresse, traversant le Bugey et ses falaises boisées. Ayant décidé de prendre par les routes de traverse, nous arrivâmes bientôt à Mâcon et, contournant la ville par le sud, cherchâmes sans succès la route de Moulins et Paray-le-Monial – autre haut-lieu de l’art roman où nous avions fait une halte l’été précédent – qui devait nous mener ensuite à Cluny. Ô banlieues anonymes, quand vous nous tenez… Bref, nombreux ronds-points, nombreux panneaux plus tard… nous entrons de manière tout à fait fortuite dans les monts du Beaujolais au sud-ouest de Mâcon, ce qui d’ailleurs était sans doute un signe du destin, car cela nous valut une jolie petite halte à Juliénas qui nous accueillit fort bien, ainsi que son café Le Sarment qui avait eu la bonne idée d’être ouvert toute la journée.
Les vignobles, au-dessus de Juliénas
Immédiatement, nous sommes en voyage… le dépaysement est là, attendu, espéré, fidèle. Les vignes dorées flamboient dans le soleil diagonal de l’après-midi. L’enchantement des vignobles, parsemés de maisons plus ou moins typiques, plus ou moins modernes, se poursuit jusqu’au col du Gerbey (ou Gerbet), où nous optons pour une petite balade parmi les châtaigniers et les acacias. On redescend par des vallons où apparaît, de loin en loin, tel un jeu de piste taquin, le nom de Lamartine : le village de Milly-Lamartine, le château de Pierreclos et ses brebis paisibles, puis le château de Corcelle, belles demeures solidement ancrées sur leurs pierres, épousant un replat de la colline ou le fond d’un vallon.
Ainsi guidés comme par enchantement, par le délicat renom de ce grand poète qui semble avoir passé du temps dans ces contrées, nous arrivons à Cluny où nous prenons nos quartiers pour la nuit avant de partir en quête de quelqu’aventure… et celle-ci ne tarda pas à arriver !
Ambiance médiévale, Cluny by night
Visite nocturne de Cluny : au premier abord, les rues sont vides et tout semble endormi. Puis, de la porte arrière donnant sur les jardins de l’abbaye, émergent sous nos yeux ébahis de grands énergumènes aux longs manteaux, qui semblent des guenilles sorties d’un très vieil âge, ornées de blasons, d’écussons et de symboles cabalistiques.
Intrigués, nous les interrogeons et apprenons qu’il s’agit des étudiants de deuxième année de l’École des Arts et Métiers, campus de Cluny, installé, rien que cela, depuis l’ère napoléonienne à Cluny, et depuis 1901 en l’abbaye elle-même. S’ensuit une discussion un peu fiévreuse car nous avons pénétré quelques instants dans l’enceinte de ce jardin déjà envahi par les vapeurs bleutées de la nuit, qui jouxte l’arrière de l’abbaye, nous rapprochant du bâtiment ancien en laissant courir notre imagination : des moines se sont-ils promenés ici, méditant ou cueillant quelques herbes pour le souper ? Nous n’avons guère le temps de rêvasser car le site est réservé aux étudiants et nous sommes fort élégamment escortés par un commando de deux étudiants qui nous parlent de leur art tandis que nous leur parlons de notre voyage et de Vincenot. Je comprends qu’ils sont de futurs ingénieurs, et j’apprendrai plus tard que le site de Cluny est dédié au bois, aux matériaux et à l’usinage. Concepteurs et réalisateurs, ils ont donc vocation à être aussi les maîtres d’œuvre de leurs projets, et je m’interroge, pourraient-ils être, en quelque sorte, de lointains héritiers de nos compagnons du moyen-âge ? Ils ne renient pas ce parallèle mais ne semblent pas y avoir trop réfléchi eux-mêmes.
Leur tenue plutôt étrange se justifie par la période de bizutage, qui correspond à l’initiation des « premières années » puisque c’est le début des cours. Les élèves de troisième année (nous en croiserons plus tard quelques-uns) portent, eux, une blouse blanche également ornée de signes. Cela donne lieu à un ballet assez étrange dans les rues de Cluny, autour de la petite place dotée de rares cafés ouverts, puisque se prépare sans doute l’une des épreuves du bizutage – que l’on nous assure être exempt de mauvais goût. La patronne de la pizzeria Au Loup Garou nous expliquera que la plupart de ces initiations concernent un projet d’intérêt public, comme de refaire un escalier de la ville, mais cela n’exclut pas le mystère qui semble entourer ces cérémonies.
Le lendemain matin, Cluny nous accueille dans ses ruelles, le jour neuf semble avoir comme d’une poudre d’or réveillé la princesse endormie. Nous nous attardons un moment à la librairie-café Le Jardin Secret (qui n’aplus de livres de Vincenot). Il ne restera de notre passage, que la vague nostalgie d’une splendeur éteinte, d’un Cluny rendu pour toujours à son passé… et une interrogation lancinante : ces étudiants mesurent-ils leur chance d’apprendre leur métier en des lieux si prestigieux ? Sont-ils pénétrés de la connaissance transmise par les pierres, par l’énergie du lieu ?
Partir sur les traces des bâtisseurs de cathédrale m’oblige à me pencher sur mes propres racines (que j’ai d’ailleurs en partie bourguignonnes) et celles de notre civilisation. C’est pour moi une invitation à tenter de décrypter les symboles laissés là par nos prédécesseurs, détenteurs d’une sagesse et d’une tradition que le monde moderne ignore et souvent méprise – mais que les dévoiements de ce même monde moderne nous incitent à ré-explorer. Ressentir la passion qui les animait… Vincenot, dont les écrits nous immergent dans le monde énigmatique de la double tradition chrétienne et druidique, s’en fait en quelque sorte l’interprète et nous propose un jeu de piste ; ils nous emmène en balade dans les méandres poétiques du langage symbolique qui caractérisait cette époque. La tradition dont il est question est à la fois concrète – bâtir des cathédrales – et spirituelle – trouver le chemin de l’être meilleur en soi, faire le choix de la générosité, du courage, du pardon, ainsi que Jehan, le héros des Étoiles de Compostelle en fera l’expérience lors de son initiation au compagnonnage et son pèlerinage sur le chemin de Saint-Jacques. Elle se transmet par le savoir-faire mais aussi par l’exemple, la quête intérieure et la transmutation alchimique qui s’opère en tout être qui choisit un chemin d’évolution.
Tournons-nous à nouveau un instant vers Vincenot… Il n’a pas son pareil pour nous parler des bâtisseurs de cathédrale. Dans Les Étoiles de Compostelle, Jehan est donc apprenti sur le chantier d’une abbaye : il découvre avec ferveur et ravissement la construction méthodique d’une nef – sans échafaudages, sans outils complexes, mais avec tout l’art initiatique des Compagnons, hérité des druides de la tradition celte, et peut-être, on l’évoque aussi, des Géants de l’Atlante, ceux des Pierres Levées …
« C’était bien une carcasse de navire, la quille ronde en l’air et dont le bordage était soulevé à plus de six mètres du sol. A une différence près toutefois : l’étrave n’existait pas, ou plutôt du côté du soleil levant, le nef se terminait par un enchevêtrement quadripartite qui retombait sur une face plate, celle qui regardait l’est.
– Il n’y a plus qu’à retourner la chose et lui mettre la tête en bas pour que ce soit l’arche de Noé ! pensa Jehan.
Tout le navire de bois était chevillé à l’aide de ces grosses chevilles que Jehan et quatre autres lapins* avaient été chargés de façonner au cours du printemps sous les ordres d’un Chien. Le galbe de la coque était formé de pièces de chêne dont le tracé avait été établi par les maîtres, à plat sur le terre-plein, à grand renfort de compas et de corde à treize nœuds. Jehan avait vu tracer les coupes en tiers-point qui s’élançaient de chaque côté et se rassemblaient très haut dans le ciel. On nommait cette figure le tiers-point parce que l’espace situé entre les deux bords de la nef était divisé en trois parties égales AB, BC et CD, et puis mettant alternativement le point fixe du compas sur B et sur C on traçait deux courbes de rayon BD et CA qui se rassemblaient au pinacle. Lorsqu’on se promenait sous ces bois dressés, ces deux courbes faisaient un berceau harmonieux qui ressemblait aussi à la voûte que font les branches des grands arbres dans la forêt. Oui, de l’intérieur on croyait voir une allée de grands arbres et les charpentiers bouclés appelaient cet ensemble le goat*.
* lapins : aspirants (ou apprentis) compagnons
* Chiens : nom générique d’une secte de frères constructeurs. A noter que la constellation du Chien est au bout de la Voie lactée donc au bout du chemin des étoiles qui mène à Compostelle.
* goat : forêt, bois, en celte. »
On ne peut que penser à la majestueuse charpente de Notre-Dame, issue du même savoir-faire, la fameuse « forêt » – enchevêtrement de poutres savamment positionnées – qui disparut dans l’incendie de 2019…
La « forêt » de la charpente de Notre-Dame de Paris (image notredamedeparis.fr)
photo d’en-tête : la roche de Solutré, vue depuis le col de Gerbey
Comme je l’avais fait l’année dernière avec l’écrivain provençal Jean Giono (voir, itinérance en Drôme provençale, sur ce blog dans les Carnets de route), je suis repartie sur les routes de France , cette fois-ci en quête d’autres paysages et d’un autre héritage : celui que nous a laissé Henri Vincenot – Écrivain, peintre et sculpteur, mais avant tout : Bourguignon. Ainsi est-il écrit sur sa sépulture, au fin fond d’une combe mystérieuse et secrète, loin des remous de notre civilisation affolée, dans un coin de paradis du Haut-Auxois, pays des montagnes, non loin des vignes parmi les mieux jalousement gardées au monde.
Amoureux de sa Bourgogne natale et l’exprimant sans équivoque dans toute son œuvre. L’occasion aussi, par cette itinérance aux arômes de fût de chêne et aux senteurs d’humus, de redécouvrir des chefs d’œuvre de l’art roman, avec en tête quelques clés et connaissances supplémentaires sur l’héritage que nous ont laissé les compagnons du Moyen-Âge (décidément loin d’être un âge aussi sombre et arriéré qu’on a bien voulu nous le laisser entendre dans nos écoles républicaines, comme dirait Vincenot !). Bâtisseurs de cathédrales, charpentiers, tailleurs de pierre et sculpteurs, mais aussi bourreliers, ferronniers, chaudronniers… ce sont eux dont Vincenot nous parle sans relâche et avec admiration. Et aussi, en poussant le voyage un peu plus au sud, de passer un peu de bon temps dans quelques-uns des vignobles les plus nobles de France, dans les côtes de Nuits-Saint-Georges, Gevrey-Chambertin et Vosne-Romanée – par là justement où il rencontra sa future épouse, fille des pays vignerons – pour célébrer à leur juste valeur le produit de leurs vignes, cépages implantés ici à la sueur de leur front par les moines de Cîteaux ou ses abbayes-filles, établies dans ces vallées, et entretenus avec soin par des générations de viticulteurs dévoués et passionnés.
Je pars donc, chargée de ses livres et d’une multitude de notes, pleine d’émotions et d’impressions captées au cours de mes lectures (le Pape des Escargots ; Les étoiles de Compostelle ; Le Maître des Abeilles ; la Billebaude ; Prélude à l’Aventure) et auxquelles je me suis décidée,carte de Bourgogne en main, à donner vie en parcourant ces lieux et ces paysages qui ont fait la joie de toute une génération d’amoureux de la France profonde – et qui continuent de faire rêver tous ceux qui croient encore que le cœur de notre pays n’est pas mort ; que les artisanats d’art ne sont pas morts ; que le mode de vie traditionnel – qui a laissé place au progrès technique et à l’industrialisation – n’avait pas que du mauvais, et que l’on peut y puiser des belles inspirations pour une vie plus simple, plus sobre, plus complète et plus heureuse ; que l’on peut redonner du sens au rapport que nous entretenons à nos voisins, à nos clients, à nos compagnons de route et de travail, à nos aînés, à la famille, à la société qui nous entoure en général, un rapport naturel et simple, exempt de rivalité, de pouvoir ou de domination, chacun endossant, selon ses fonctions, ses talents, son héritage, avec fierté et humilité le rôle qui lui est dévolu par une sorte d’ordre, de hiérarchie naturelle, où personne n’a rien à envier de l’autre car chacun est à sa place.
Il ne s’agit pas, par ces écrits que je me propose de publier, en plusieurs épisodes, de ramper dans une nostalgie du monde passé – nostalgie qui apparaît bien vivante et joyeuse malgré tout dans les romans, autobiographiques ou non, de Vincenot – ni de réfuter entièrement et sans discrimination tout ce qu’on appelle le « progrès » – même s’il faut bien reconnaître que ce fameux progrès, malgré tout, nous emmène à grande vitesse vers un monde fou où plus rien n’est à sa place, où les valeurs sont si souvent inversées, et où les effets délétères des technologies sur la santé et le rapport humain, les excès de la finance et de la mondialisation ne cessent de nous forcer à nous questionner sur le bien-fondé de ces avancées sociales et économiques décrétées par un petit nombre qui en donnent l’impulsion et la direction, mais dont le sens parfois nous échappe. Mais plutôt, de proposer une réflexion et une fenêtre de rêverie sur un monde qui a disparu mais qui pulse encore dans nos veines, sur le monde d’où nous sommes tous descendus, celui de nos ancêtres, qui ont vécu, pour la plupart, ainsi que le décrit Vincenot dans les campagnes, avant le grand exode rural lié à l’industrialisation et l’automatisation des tâches paysannes – comme si nous pouvions encore, par notre seule volonté, en faire réapparaître quelques traits, quelques lueurs, quelques bribes de sagesse et de bon sens, et retrouver le franc-parler de nos aînés. De nous donner à voir ce que nous avons perdu, et permettre de le mettre en balance avec ce que nous avons gagné ; de proposer des ouvertures pleines d’espoir sur, non pas un retour en arrière, puisque l’Histoire ne fait jamais qu’avancer, mais une ré-invention du monde, de notre société, de nos modes de vie, de nos valeurs, une remise en perspective de nos admirations, de nos attachements, parfois maladifs et addictifs, de nos aspirations et de nos angoisses.
Vincenot, avec sa gouaille celte, donne envie de conter, de fouiller, de trouver dans les paysages et les gens rencontrés les racines d’une belle histoire et, inspirée par son art d’écrire et de rendre ses récits juteux comme un gigot sorti du four, d’y mettre du piquant, de l’ail, des épices, de l’onctueux, de l’acide, du tendre. J’aimerais essayer de vous rendre l’univers ancré, authentique et merveilleux que la lecture de ses livres a ouvert en moi. Mais comment conter, raconter un conteur aussi brillant, lumineux, joueur et amoureux ? Vincenot n’est pas à la mode ; il n’est pas au programme des lycées ni des collèges, tout comme Colette, Giono et d’autres grands qui sont laissés à l’abandon ; tout juste s’il est encore fait mention de Pagnol, au milieu de tous les Modernes censés être devenus indispensables.
La querelle s’arrêtera là. Je ne suis pas aux ministères ni chargée des programmes de littérature, mais autant vous dire que si j’y étais, il y aurait une place pour Henri Vincenot. Car tout ce que l’on cherche aujourd’hui à occulter de notre vérité historique, de notre sang indéniable est là, tangible, vivant, palpitant sous la peau névrosée d’une France qui s’abîme et se perd à trop vouloir embrasser, à ne plus rien étreindre. Même dans une France inclusive, démocrate, bariolée, tissée de son histoire récente et de ses métissages, on gagne à lire Vincenot, pour y retrouver et comprendre, et pourquoi pas remettre à l’honneur, cet esprit gaulois qui, malgré tout, continue d’habiter un bon nombre d’entre nous, et de forger le sel et la tourbe de ce qui fait notre pays.
Pour nous mettre en bouche, voici un premier extrait du Pape des Escargots :
« C’était un de ces petits oratoires construits à l’époque où naissait la croisée d’ogive. Tout petit et modeste qu’il fût, il contenait toute la vigoureuse ferveur, toute la maîtrise architecturale de ces moines blancs qui matèrent la forêt vierge en chantant psaumes.
Il se pencha sur la clé de voûte gisant, brisée, sur le sol. Il fut bouleversé par sa géométrie compliquée, sa perfection sculpturale. Pour avoir lui-même balancé des volumes et ahané ciseau en main il mesurait toute la science des constructeurs. En un instant il venait d’être saisi par la vertu de ces pierres savamment assemblées en berceau. Il était « envoûté ».
Alors il fut pris d’une belle fureur : il empoigna à pleine mains les ronces et les orties pour les arracher, il aurait voulu d’un seul coup déblayer les gravats et les rejeter dehors, mais sans outils que pouvait-il faire ? C’est ainsi que l’idée lui vint de réparer lui-même le petit édifice. Il avait bien réussi à sculpter le bois pour en faire des personnages, pourquoi ne taillerait-il pas la pierre pour en faire des claveaux d’arête ou des contre-clés. »
hommage à Vincenot dans son village familial, Commarin
Voyages féeriques et énigmatiques au pays de la langue de Giono
Ce qui est particulièrement attrayant et jouissif chez Giono c’est le vocabulaire amoureux de la nature. Quand il parle du vent, de la forêt, du plateau ou des bêtes, ou même du grain de blé, ou des narcisses, ou du civet de lapin ou du bon vin tiré frais et pétillant, on dirait qu’il parle d’une femme qu’il a aimée.
C’est, en outre, en lisant certaines pages de Giono que je me rends compte à quel point nous avons perdu la diversité des espèces. Les oiseaux, par exemple, dans Giono se comptent par centaines, avec des noms que nous avons oubliés. Qui se souvient de la draine (grive draine), de la calandre (alouette calandre), des rousseroles, des cochères ? Qui a connu le mouchet traînebuisson (un passereau)?
Dans Que ma joie demeure, Jourdan et Bobi donnent du grain aux oiseaux. Marthe regarde les oiseaux s’égayer dans les graines, jouer, s’ébrouer, et sa rêverie nous emmène au loin, à travers les prairies, à travers les saisons et les rythmes du temps.
« Elle voyait des loriots. Elle pensait au vent d’ouest. Parce que les loriots viennent toujours mêlés aux bourrasques. Elle voyait des rousseroles. Elle pensait à la rivière Ouvèze couchée au fond de sa vallée fauve et dans les joncs dansent les nids de rousseroles.
Elle voyait des calandres avec les taches de rouille. Elle pensait aux fins d’été, à la touffeur des éteules, aux gémissements de la terre, aux bruits de chars, à l’envie de boire, aux landes beurrées de soleil.
Elle voyait des roitelets, verts, gris, ailes noirs et crête d’or et, au lieu de coninuer à voir les roitelets elle voyait et elle respirait les bruyères, les herbes de la montagne, elle entendait la descente des troupeaux et la voix des pâtres.
Elle voyait des geais et des rolliers, des perdrix, des cailles – car maintenant tous les oiseaux du plateau s’étaient appelés – des mouchets traînebuisson, des mésanges grises, des cochères à tête bleue, des chardonnerets et une sorte d’oiseau qu’elle connaissait bien et dont le nom était l’oiseau-silencieux. Il ne chantait jamais, même au temps de l’amour.
Chaque fois que toute la bande s’épanouissait autour du tas de graines, une fleur de plume s’épanouissait aussi dans Marthe mais elle avait des ailes de vent, de plaines et de montagnes, des yeux de soleil, le ventre bleu du soir dans la campagne et le bruissement de tous les insectes des prés. »
Plus loin, c’est l’été, la chaleur est partout et Giono, sensible au mouvement de la vie dans chaque bocage, au fond de chaque étang, nous le décrit, ou l’imagine.
« Le monde avait de plus en plus besoin de vie. Les petits oiseaux quittaient les nids où il faisait trop chaud. Ils se posaient sur les branches pour la première fois de leur vie. Ils essayaient de dormir, mais, dès qu’ils fermaient les yeux, ils perdaient l’équilibre, ils tombaient en battant éperdumment des ailes, et un peu de fraîcheur caressait leur poitrine sous le duvet. Alors, ils apprenaient tout d’un coup combien voler était splendide pour le corps et pour la joie, et ils s’en allaient d’un arbre à l’autre, et même dans de grands espaces sans arbres ; la sensation délicieuse de fraîcheur de l’air remué par les ailes leur donnait de l’audace, ils s’élançaient tout droit vers les profondeurs du ciel jusqu’au moment où, ivres de peur et du vertige de voir chavirer sous eux la terre chargée de champs verts, ils s’écroulaient comme une pluie de pierres en poussant des cris.
Les abeilles et les mouches à ventre rouge, jaune et bleu étaient en adoration autour des mélèzes dont les troncs et les branches étaient tout suintants de la grande sève de l’année. (…)
De plus en plus, les routes des bêtes s’entrecroisaient dans le jour et dans la nuit, à travers la lande et la forêt. Le feuillage des buissons ne s’arrêtait plus de trembler sans vent, traversé par le renard, la belette, la fouine, le rat, ou les ailes pelucheuses de la chouette. Les chauve-souris étaient sorties de cavernes. (…)
Toutes les variétés de sauterelles étaient sorties. Toutes les variétés de fourmis étaient vivantes. Toutes les variétés de papillons vivaient, toutes les mouches, tous les scarabées. (…) »
Dans Le Chant du monde, le fleuve, fougueux par nature, est un véritable personnage. Antonio, Bouche d’or, l’homme du fleuve dont les épaules sont devenues « dans l’habitude de l’eau, comme des épaules de poisson », s’y plonge et le traverse par tous les temps; temps de pluie, temps de crue. « C’était toujours un gros moment pour Antonio. Il avait regardé tout le jour ce fleuve qui rebroussait ses écailles dans le soleil, ces chevaux blancs qui galopaient dans le gué avec de larges plaques d’écume aux sabots, le dos de l’eau verte, là-haut au sortir des gorges avec cette colère d’avoir été serrée dans le couloir des roches, puis l’eau voit la forêt large et étendue là devant elle et elle abaisse son dos souple et elle entre dans les arbres. Maintenant, c’était là autour de lui. Ça le tenait par un bon bout de lui. Ça serrait depuis les pieds jusqu’aux genoux. »
« Tous les matins Antonio se mettait nu. D’ordinaire; sa journée commençait par une lente traversée du gros bras noir du fleuve. Il se laissait porter par les courants; il tâtait les nœuds de tous les remous; il touchait avec le sensible de ses cuisses les longs muscles du fleuve et, tout en nageant, il sentait, avec son ventre, si l’eau portait, serrée à bloc, ou si elle avait tendance à pétiller. De tout ça, il savait s’il devait prendre le filet à grosses mailles, la petite maille, la nacette, la navette, la gaule à fléau, ou s’il devait aller pêcher à la main dans les ragues du gué. Il savait si les brochets sortaient des rives, si les truites remontaient; si les caprilles descendaient du haut fleuve et, parfois, il se laissait enfoncer, il ramait doucement des jambes dans la profondeur pour essayer de toucher cet énorme poisson noir et rouge impossible à prendre et qui, tous les soirs, venait souffler sur le calme des eaux un long jet d’écume et une plainte d’enfant. »
« Ce matin, il y avait un peu de gel dans l’herbe. L’automne s’était un peu plus appuyé sur les arbres. Des braises luisaient dans les feuillages des érables. Une petite flamme tordue échelait dans le fuseau des peupliers. L’étain neuf de la rosée pesait à la pointe des herbes. »
Antonio le costaud qui ne craint rien va donner un coup de main à Matelot. Tous deux partent à la recherche du besson, le fils de Matelot, qui a disparu depuis plus de deux mois, après avoir descendu le fleuve avec un radeau de troncs d’arbre. Ils émergent de la forêt de nuit : « l’odeur des mousses se leva de son nid et élargit ses belles ailes d’anis. Une pie craqua en dormant comme une pomme de pin qu’on écrase. Une chouette de coton passa en silence, elle se posa dans le pin; elle alluma ses yeux. »
Le roman se poursuit en véritable thriller, haletant entre le fleuve et les collines, parmi les villages, les guérisseurs et les légendes familiales, sous le son des trompes et des appels des gardiens de taureau. Nos deux personnages quittent le confort de leur vallée, s’aventurent en territoire ennemi, rencontrent moult personnages hirsutes ou moyenâgeux et se glissent de nuit pour percer le mystère en trompant les sens aiguisés des bouviers de la mafia locale de Maudru.
Dans Colline, les hommes blessent ou tuent sans sursaut de conscience, et la nature se venge. Un jour, la source tarit. Puis, la petite Marie est malade. Le vieux Janet, qui agonise chez sa belle-fille, a-t-il jeté un sort sur le village ? Un chat noir a été vu, les superstitions vont bon train. Puis un beau jour, le feu dévastateur se déclare dans les collines. « C’est un bel après-midi. Le galet de lune roule sur le sable du ciel. Cependant, du côté de Pierrevert, une insolite brume rousse monte. » Inexorable, le feu approche, menace le village. Les villageois se retrouvent, les dissensions s’effacent, pour lutter contre l’incendie et sauver les maisons, les cultures.
« De la cime, l’étendue des bois brûlés se révèle, immense : un tapis noir, tout scintillant de braises et qui s’élargit jusqu’aux abords d’un village qu’on n’avait jamais vu, de là, quand les arbres étaient hauts, et qui luit, maintenant, comme un os décharné.
Ça, c’est un côté de ce qu’on voit.
De l’autre côté, c’est encore douillet, tout fourré d’herbes et d’olivaies; une combe comme l’empreinte d’un sein dans l’herbe; au milieu, les Bastides et, près des maisons, une petit tache blanche qui bouge: peut-être Babette, Ulalie, Madelon, Marguerite ? Ou, plus simplement, la plus jeune fille d’Arbaud qui joue sur la placette.
Le feu monte. »
Le feu est vaincu, le vieux Janet est mort, la source rejaillit. Le village va revivre, panse ses plaies. Gagou le simplet est tombé victime des flammes… l’amant discret d’Ulalie; au moins elle, le pleurera. Quant à Arbaud : « il lui prend soudain le doux désir de s’abandonner dans le vent du destin comme dans une bourrasque qui colle aux reins et emporte. Un peu de repos ! Du repos, et des seuils chaud pour boire le soleil et fumer la pipe ! »
Regain. Un village déserté, par les vieux comme par les jeunes. Seule, une vieille femme, d’origine piémontaise, ayant perdu mari et fils: la Mamèche, un peu folle, un peu sorcière. Et Panturle, bon gaillard très seul, un peu rustre mais encore dans la fleur de l’âge, qui chasse la grive et le lapin. Et la source. « A la Font-de-la-Reine-Porque, le bassin de la fontaine est déjà gelé. C’est une fontaine perdue et malheureuse. Elle n’est pas protégée. On l’a laissée comme ça, en pleins champs découverts; elle est faite d’un tuyau de canne, d’un corps de peuplier creux. Elle est là toute seule. L’été, le soleil qui boit comme un âne, sèche son bassin en trois coups de museau; le vent se lave les pieds sous le canon et gaspille toute l’eau dans la poussière. L’hiver, elle gèle jusqu’au cœur. Elle n’ a pas de chance; comme toute cette terre. »
Cet hiver-là est particulièrement rude : « jamais on n’a vu cette épaisseur de glace au ruisseau ; et jamais on n’a senti ce froid, si fort, qu’il est allé geler le vent au fond du ciel. Le pays grelotte dans le silence. La lande qui s’en va par le dessus du village est tout étamée de gel. Il n’y a pas un nuage au ciel. Chaque matin, un soleil roux monte en silence; en trois pas indifférents; il traverse la largeur du ciel et c’est fini. La nuit entasse ses étoiles comme du grain.
Panturle a pris sa vraie figure d’hiver. Le poil de ses joues s’est allongé; s’est emmêlé comme l’habit des moutons. »
La Mamèche se met en tête d’aller chercher femme pour Panturle – pour repeupler le village. Elle attend le dégel et un beau jour… elle disparaît sans dire un mot, après avoir pris soin d’emballer quelques pommes de terre cuites dans un baluchon avec une poignée de gros sel, pour trois, quatre jours de voyage. Panturle est pantois, il se retrouve seul. « Quand même il se retourne vers le sud, lui aussi. Ça a changé depuis la tombée du jour: une force souple et parfumée court dans la nuit. On dirait une jeune bête bien reposée. C’est tiède comme la vie sous le poil des bêtes, ça sent amer. Il renifle. Un peu comme l’aubépine. Ça vient du sud par bonds et on entend toute la terre qui en parle.
Le vent du printemps ! »
Pour terminer cet hommage à la magie de la langue gionesque, quelques notes tirées d’un petit recueil de contes, Le noyau d’abricot. Giono affectionnait les Mille et une nuits et les ambiances à la Shéhérazade qui l’ont beaucoup inspiré ainsi que les classiques grecs et latins. Ayant lu Simbad le marin dans une feuille de chou littéraire pendant la guerre, il s’essaye aux contes et aux poèmes qu’il publie dans les journaux alors qu’il est employé de banque à Manosque. Ces petits contes sont des trésors de sensations, couleurs, odeurs, sensualité… Le buisson d’hysope imagine l’épopée d’un collier de noyaux d’olives, par delà les mers, depuis les terres outre-méditerranéennes, jusqu’à la Provence. Quelques extraits savoureux : « ses longs cheveux pareils à la pluie nocturne cachaient sa sombre figure. Nue jusqu’à la ceinture, elle avait pour seul ornement un long collier de noyaux d’olives. » La belle Elme, fille d’un seigneur dans un donjon sur la « route qui monte de la mer aux Alpes », rêve de ce collier. Alors, « trois jeunes soldats résolurent de partir pour les lointaines contrées et de rapporter à la demoiselle le collier dont elle était férue. Ils résolurent cela parce qu’ils l’aimaient – Elme la douce, le repos des yeux chargés de massacre. C’étaient Magnau aux muscles ronds; Gaubert au cœur éteint et Espitalier dont les pieds étaient plus agiles que ceux du vent. » Des trois, deux connurent des obstacles mortels, le troisième, de retour enfin par un soir d’été – « Vénus esplendissait dans la vapeur verte qui flotte au bord de la nuit » – tombe d’épuisement en remettant le collier à la belle. Celle-ci, dépitée d’avoir causé tant de morts… jette les noyaux d’olive par la fenêtre du donjon, sur la terre de Provence, dans laquelle ils prirent racine.
Voici quelques humeurs, jolis sonnets, chants de la vie, hymnes au monde, quelques lignes ivres de liberté tirées de mes lectures de Giono. Comme un fil d’or je les ai attrapées, puis tirées doucement, avec précaution, avec douceur, avec tendresse. Sans rien défaire du récit, juste pour le plaisir, comme on inspecte l’intérieur de la galette pour deviner si un rebondi plus marqué, une couleur qui se démarque de la frangipane, le choc mat du couteau sur une matière plus dure, trahissent la présence de la fève. Avec ces impressions j’espère vous avoir donné envie de lire ou de relire Giono !
« J’aime Rosans, Rosans m’aime-t-il ? » Souvenir de jeunesse de G., un graffiti mural qui lui avait valu un bref séjour à la Gendarmerie locale. Au matin nous redescendons donc de nos hauteurs vers le village, hanter ces lieux de sa jeunesse. Nous contournons Rosans à pied, en quête de souvenirs, prenons un café à La Boule d’Or en face d’une splendide vue sur la vallée, faisons des plans pour trouver un petit coin de terrain… visite de l’église inopinément ouverte par des paroissiens au bénitier plein de grenouilles, remplissage des bouteilles à la fontaine (nous trouverons une autre fontaine sur un parking au bord de la route de Nyons, dans les gorges de l’Eygues), halte à Sahune où nous achetons des olives et découvrons un excellent petit vin local, le Domaine du Rieu Frais à Sainte-Jalle, au pied des routes des cols, où nous sommes passés deux fois lors de nos boucles tournicotantes… A Sahune aussi, nous croisons sur le parking une bande de jeunes vivant en truck, van et camion aménagé.. et faisant du yoga sur le béton du parking, devant les toilettes publiques. Petit marché local aux portes de Nyons où nous acquérons quelque litres d’huile d’olive et quelques jolis oignons doux.
A Nyons nous optons pour un picnic sur les rives caillouteuses de l’Eygues. Notre pizzaïolo favori étant fermé, nous avisons une autre pizzeria sur la place centrale pour G., et des ravioles à la ricotta pour D. à la sandwicherie. C’est samedi, les rues du centre sont animées, les terrasses aussi, la rivière coule pour nous sous le pont romain qui nous protège de son arceau harmonieux et ses galets ronds nous chatouillent les orteils… Je traverse la rivière, peu profonde, à pieds, avant d’improviser une sieste un peu pointue sur les cailloux.
C’est ensuite le temps du retour, nous prendrons encore des voies de traverses, essuierons un orage dantesque, nous émerveillerons devant plusieurs arcs-en-ciel, une halte à Dieulefit… nos pensées nous laissent traîner encore dans les méandres de ce périple aux tons d’olive, aux senteurs d’herbe sèche et de pierre calcaire, aux sons d’eau vive et de cigale, au goût d’anis et de lavande, au palper de poudre et de sirop.
Le temps de quelques jours nous aurons vécu à un autre rythme, le rythme d’une absolue liberté, de dormir où l’on veut, de manger dans les collines, de nous laisser porter par l’impulsion du moment, prenant des routes qui nous inspirent, sans chercher à rallier tel ou tel itinéraire… Des découvertes très personnelles, des moments magiques, des moments de lecture et de discussions sur le monde, sur la ruralité, sur le bio, sur les traditions… Un mode de vie comme on n’en fait plus, qui semble tellement lointain et inatteignable, et pourtant, si simple à revendiquer…
Les lignes de Giono nous auront touchés au cœur, portés au loin, elles auront résonné sur les murets, dans les ruelles, au bord des rivières, bercées par le roulis des pierres de montagne, et dans le secret du soir, à la lueur d’une lampe frontale… Ses textes nous auront guidés à imaginer la vie de ces paysans pas si lointains que cela, et qui auraient pu être nos ancêtres, nos grands-parents ou arrière-grands parents…
Qu’a-t-on fait de ce monde-là ? Peu de gens sont encore conscients des richesses qui se cachent dans les campagnes et dans un retour à un mode de vie authentique. Certains, gardiens de la tradition, savent bien ne pas les vanter, ces richesses : éviter la peste du tourisme et de ses itinéraires fléchés sans fantaisie, le piège de ses produits phares, de ceci à voir ou à faire ab-so-lu-ment… Vivre et partager, comme antan, ce que l’on peut avec qui l’on veut… Il y a vraiment de quoi remettre en question les modes de vie qu’on a voulu nous vendre, et qui mènent à notre perte, dont nous sommes aujourd’hui les esclaves. On nous tourne en bourrique avec des injonctions diverses, payer comme-ci, consommer comme-ça, acheter telle voiture, tel saucisson, suivre des modes, faire comme le voisin… La publicité nous assomme, nous a fait perdre le goût du beau, le bon sens. La société algorithmée nous guette au tournant, où tout sera prédit, tout sera automatique et plus rien spontané on intuitif – car même notre intuition est polluée : vous avez tel âge, vous vivez dans telle région ? Alors, vous devez aimer telle musique, tel fromage, et acheter tel type de chaussures… Au secours ! Sortons de la matrice !!
Échapper à la fatalité, aux automatismes, déjouer les cookies, les programmateurs, les robotisateurs de l’espèce humaine, les correcteurs et les standardisateurs de la vie, ceux qui veulent nous dicter comment vivre et comment penser. Célébrer la perfection de l’imparfait, de l’imprévisible, de l’imparable, de l’impossible, de l’impersonnel et de l’impertinent… Retrouver le goût du local, du beau, du bon, du simple… de l’interdit ! Le goût du contact avec l’eau, avec les oiseaux, avec la roche, avec les humains, l’éblouissement d’un coucher de soleil (pas forcément sur Instagram…), la splendide sensation de faim qui nous chatouille le fond de l’estomac… Voilà ce que nous enseignent Giono et ses écrits, ses personnages hauts en couleur, ses perles de la nature égrenées comme de rien au fil des pages, des moments de la vie, des roues qui tournent; des graines de beauté suspendues en vol, entre le lancer et la germination…
Au matin, sur la montagne de la Chabre, la brume se dissipe lentement… Les contours des collines émergent peu à peu des nuages filocheux, telle une vision primordiale, et se laissent dessiner par la main d’un artiste en veine de création. Les formes d’abord floues se précisent, en plusieurs traits hésitants on commence à percevoir l’ombre pesante d’une bête endormie, avant que la ligne d’horizon n’apparaisse, triomphante, dans une lumière de début de monde.
Les habitants du vieux cimetière, discrets et silencieux, nous ont laissés dormir tranquilles.
Le moment est de grâce, l’heure ne compte plus, il doit être près de dix heures quand nous redescendons, Delphine et Maître DuBob en footing sur les pentes pierreuses de la route ravinée, que G. négocie au volant de la Berlingomobile avec hardiesse et prouesse !
Notre route de Giono non-officielle, pleine de détours et de zig-zags, et d’inspirations subites, se poursuit dans des vallées sèches, rocailleuses, où alternent lavandes et lavandins. Le plateau que nous sillonnons se situe entre 600 et 700 mètres d’altitude, les falaises de calcaire qui le dominent – épaisses comme des sandwichs au pain de mie, tranchées de tapenade brune et de laitue verdoyante – doivent culminer à 900 ou mille mètres.
Petite halte très bienvenue à Séderon, son boulanger artisanal (passé au crible par l’esprit critique de G.) son lavoir et ses fontaines d’eau potable. Lavoir agrémenté d’une table de picnic (café-croissants), doté d’un débordement à l’abri des regards et d’un savon de Marseille qui seront salutaires pour notre état d’hygiène corporelle, après une quatrième nuit dans la brousse.
Des draps sèchent au grand air du matin sur des fils derrière le lavoir, on ne sait à qui ils appartiennent – ont-ils été lavés à l’ancienne, au lavoir ?
A Séderon dit-on, on voit des chapeaux ronds; des motards, des campings-cars et des gros camions. La départementale passe au milieu de ce minuscule village, donnant lieu à des scènes dignes de notre attention narquoise : un camion de trente tonnes croisant un camping-car dans une ruelle étroite, entre des murs de maisons hautes et tout noircis de carbone, sous le regard goguenard du pépé du coin. Tout le monde se parle, tout le monde se dit bonjour, on se sent un instant partie de la vie locale…
Le village se referme à peine midi sonnés.
Nous le traversons à pied et réalisons qu’il est le point de départ de pas mal de grandes randonnées à travers la Drôme provençale : les itinétaire proposés vont de 4 heures à deux jours ….
Nous y faisons aussi lecture à haute voix sur un muret au bord de la Méouge, devant la boutique du coiffeur local (dont le carnet de bal est plein dès 13h, dommage, j’aurais bien fait une petite mise en plis …). Cueillette de quelques grandes tiges de menthe sur un terrain vague au bout d’un parking, qui s’avère être la propriété d’une dame très sympathique qui n’en prend pas ombrage ; diverses rencontres et salutations aimables, et élaboration de deux bouteilles d’eau aromatisée qui nous vaudront un beau concours de saveurs et une harassante chasse au bouchon – que nous retrouverons grâce à la désinvolture bourrine du chien !
Concours d’eaux aromatisées
Bouteille 1 (G.) : miel thym citron grain de raison pomme sureau
Le tout dans une eau de source tirée à la fontaine : un vrai bonheur !
Poursuite vers Buis-les-Baronnies le long des berges de l’Ouvèze – rivière gionienne par excellence. Picnic tardif et sieste au bord de l’Ouvèze à Sainte-Euphémie. C’est joli joli (et c’est un euphémisme), il y a un square, une descente vers l’Ouvèze et quelques villas secondaires. La seule personne qui me parlera mal de tout ce voyage sortira d’une de ces villas – elle a une voiture immatriculée 92 et un air faussement relax de parisienne en villégiature.
Dégustation de la bouteille D. (marque déposée « Santé-Zen ») et de la bouteille G. (marque déposée « Santé-Million ») – les deux valent la palme, mais celle de G. se conservera plus longtemps !
Enorme antenne 5G à cent mètres à peine du village – mais non, tout va bien bonnes gens, rien d’anormal, dormez sur vos trois oreilles !!!
Remplissage des gourdes à nouveau à la fontaine.
Passage des cols d’Ey et de Soubeyrand qui nous valent des petites routes tournicotantes, un coucher de soleil jaune et vaporeux qui joue avec les brumes dispersées sur les collines, quelques cyclistes tardifs et un petit tour dans de magnifiques champs de lavande / lavandin à plus de mille mètres d’altitude.
Arrivée au soir tombé à Rémuzat, en quête de quelque larcin alimentaire. Rien à grailler, seulement une brasserie au chef pas très avenant qui de surcroît ne propose pas de plats à emporter. Nyons ou Rosans ? Notre cœur balance mais l’âme de G. veut revenir hanter les lieux de sa jeunesse. On opte donc pour Rosans où nous arrivons à 20h30. Nous sommes un peu mieux accueillis et arrivons même – moyennant un petit malentendu – à nous taper un dîner en terrasse ! « Au Fourchat », on y mange une blanquette de la mer, chaude et gouleyante, qui ma foi réjouit les papilles, aussi loin soit-on de la mer à cet instant précis. Puis on se met en quête d’un coin pour dormir, or près du Plan d’Eau c’est trop moustiqueux et ça sent la vase, alors nous visons les hauteurs et empruntons la route qui part vers le col de Pommerol / La Fromagère. Là, nous trouvons un terre-plein dans un virage au-dessus d’un troupeau de brebis – le patou nous a bien repérés et ce nigaud hurle à la mort et ne se calmera que lorsque nous aurons fermé boutique. Notre chien, lui, ne demande pas son reste et rêve de lapins aux senteurs de thym qui bondissent dans la garrigue.
Excellente nuit, la chaise pliante trouvée à Sainte-Euphémie nous permet de se laver les dents assis : le luxe absolu !