Sur les traces de Vincenot 3/8

3. Autun : Au cœur de l’art des Compagnons

Depuis Cluny la désastrée, nous roulons vers Autun, à travers les collines du Morvan, passant au large du Creusot et de Montceau-les-Mines, hauts lieux de la sidérurgie et de l’ère industrielle qui ne nous arrêtent pas, car là n’est point le cœur de l’enquête qui nous occupe.

hommage au sculpteur du 12è siècle Gislebert devant la cathédrale St Lazare

J’avais voulu voir Autun, car Vincenot nous en parle dans au moins deux de ses romans : dans Les Étoiles de Compostelle, où les compagnons* itinérants y font référence comme l’un des joyaux de l’art roman ; et indirectement dans Le Pape des Escargots, puisque le héros, le sculpteur Gilbert de la (ferme de la) Rouéchotte, est identifié pour son talent comme le digne successeur d’une longue lignée de sculpteurs ayant œuvré en Bourgogne à diverses époques, tels que Claus Sluter le hollandais, Philippe Biguerny, Jean de la Huerta l’espagnol, et le quelque peu énigmatique Gislebert d’Autun. Ce dernier, après avoir fait ses classes à Cluny et Vézelay, a été identifié comme l’auteur probable des chapiteaux de la cathédrale d’Autun, ainsi que de la Tentation d’Eve, et du tympan du Jugement dernier qu’il a signé en latin : « Gislebertus Hoc Fecit » : Gislebert a fait cela.

* le statut de compagnon était l’intermédiaire entre l’apprentissage et la maîtrise

Dans l’histoire de la Gaule Autun avait eu ses heures de gloire, en tant que cité éduenne* intégrée dans la Gaule lyonnaise de l’Empereur romain Auguste, d’où son nom : Augustodunum.

* Les Eduens : peuple que l’on a dit le plus puissant de la Gaule celtique, établi dans ce qui serait aujourd’hui la Nièvre, la Saône-et-Loire ainsi que le sud de la Côte d’Or (arrondissement de Beaune) et l’est de l’Allier, et dont la capitale était Bibracte (le mont Beuvray), puis Autun. Ils détenaient le « principat » de toute la Gaule, c’est à dire une fonction provisoire attribuée par l’Assemblée des Gaules à un chef de tribu. Dominant les riches terres de la plaine de Saône, ils se situaient à un carrefour commercial important entre le monde celte et celui de Rome d’une part, et entre les trois grands bassins du Rhône, de la Saône/Loire/Allier, et de la Seine d’autre part, d’où leur capacité à régenter le commerce en prélevant des tarifs douaniers. Ils ont été les alliés des Romains dès le 2è siècle av. JC car ces derniers les soutiennent face aux prétentions territoriales des Helvètes. Ils se rallieront tardivement à Vercingétorix en 52 av. JC.

Autun est une petite ville agréable, avec quelques rues piétonnes, une jolie maison de retraite, un restaurant ouvert à 15h, Aux Gourmandises de l’Eduen où je déguste une fameuse blanquette…. Quant à sa cathédrale, je ne savais trop à quoi m’attendre, mais lorsque j’y pénétrai, je fus saisie par la beauté et la finesse des chapiteaux sculptés sur les colonnes, illustrant principalement des scènes de la Bible mais aussi quelques scènes plus mystérieuses avec des animaux à trois têtes, des symboles et des entrelacs de végétaux aux significations élusives …

l’arche de noé sur les flots…

Vincenot dans ses œuvres nous donne des clés pour ressentir et interpréter le mystère de l’art des bâtisseurs d’églises. Dans Les Étoiles de Compostelle – roman initiatique par excellence !- le Prophète, personnage haut en couleur de la tradition celte entame l’initiation de Jehan aux secrets de l’architecture sacrée. Il explique comment les édifices religieux ont souvent été bâtis sur des lieux de culte pré-existants, comme ceux des Celtes, consacrés par les druides (les « très savants » selon l’étymologie du mot). Il pouvait s’agir d’un lieu énergétique particulier, comme une source sacrée, un promontoire ou un vallon, une forêt mystérieuse où affleuraient les forces telluriques… Nous sommes ainsi plongés au cœur du mystère des druides qui identifiaient ces hauts lieux d’énergie et les marquaient – d’une pierre levée, menhir, dolmen, alignement – pour y tenir leurs cérémonies.

Les druides, considérant que la parole écrite est morte, transmettaient le savoir par l’oralité, les légendes, le symbolisme. Ce dernier était utilisé pour exprimer les lois de l’univers (unité divine, correspondance, vibration, rythme, polarité, cause à effet, etc .) On retrouve ce langage symbolique dans l’alchimie médiévale – qui s’invite aussi d’ailleurs dans les édifices religieux sous forme de personnages et animaux mythologiques ou de messages codés. Car l’alchimiste après tout, cherche lui aussi la révélation spirituelle et porte en lui la tentative de réconcilier les mondes matériel et spirituel…

Plus tard, la tradition chrétienne s’est emparée de ces connaissances pour les mettre au service de la chrétienté, en un mariage mixte plus ou moins officialisé où sont venus se greffer le culte de la vierge, du Christ rédempteur et le rituel de la consécration du pain et du vin. Les églises, abbayes, cathédrales, étaient conçues comme des lieux où l’humain pouvait se régénérer. Les connaissances ésotériques des compagnons bâtisseurs leur permettaient d’organiser l’architecture afin de capter au mieux les énergies du ciel et de la terre et de les faire se rejoindre, au niveau du chœur, permettant d’une part l’élévation de l’humain et d’autre part la transsubstantiation du divin en la matière, au cours du rituel du corps et du sang du Christ.

« combat d’un pygmée et d’une grue »,
animal mythologique inspiré de l’Illiade

C’est la jointure de ces deux lectures possibles – l’héritage de la chrétienté et celui de l’ancienne civilisation celte, avec ses codes et ses symboles – qui font des édifices religieux de l’art roman des lieux fascinants dignes d’être explorés avec un nouveau regard.

Je me rendis compte que c’est le mélange de ces prouesses architecturales et de l’énergie très particulière des lieux qui m’attirait de nouveau et me faisait m’attarder aux flancs des cathédrales… Cette énergie qui ressort naturellement de la terre et s’est vue amplifiée par l’aspiration spirituelle de ceux qui ont conçu et construit l’édifice et lui ont insufflé tout leur savoir-faire.

D’après Vincenot, les compagnons suivaient un rite à l’intérieur d’une église qui s’appelait « faire le petit labyrinthe », symbole du parcours ardu de la vie. Il nous raconte comment les compagnons, cheminant, arrivent à Lescar, où leurs pères et eux-mêmes ont bâti l’église (les constructions s’étageaient souvent sur plusieurs générations et il n’était pas rare que ceux qui y participaient n’en voient pas l’aboutissement…) :

« Jehan allait y entrer par la grande porte mais les Pédauques* l’en empêchèrent vivement. Ils l’entraînèrent vers une petite porte de côté fort surbaissée en lui disant :

– Voilà notre porte, notre porte à nous, et notre bénitier ! Et ne t’avise pas d’entrer par une autre porte avec ton pied d’oie !

– Vous avez une porte particulière et un bénitier particulier ?

Ils répondirent simplement : « Oui », et ce fut tout.

Ils montèrent toute la nef centrale, la redescendirent gravement, prirent ensuite le bas-côté nord qu’ils remontèrent, passèrent devant le chœur, où ils firent une prosternation à deux genoux, redescendirent le bas-côté sud, remontèrent encore une fois la nef centrale, à pas très lents et s’arrêtèrent sur la croisée du transept, les yeux levés vers le fond de l’abside pendant un long instant.

A vrai dire, c’était ainsi qu’ils faisaient chaque fois qu’ils visitaient une église. »

* voir épisode 2/8

Jehan les imite, et ressent « un grand mouvement, comme si quelque chose se détendait, se gonflait dans tout son corps, mais là c’était peut-être encore plus fort que jamais. C’était comme à Fontenay, comme à Chapaize, comme à Cluny, comme à Conques. Il en fit part à ses compagnons qui, gravement, mesurant leurs paroles acquiescèrent en disant, au bout d’un silence :

– Oui c’est une de nos meilleures !

Et ils ressortirent par la petite porte. 

Le Prophète, dès la grande lumière du parvis, glissa à son oreille :

– Et Vézelay, tu verras, tu verras !

Puis presque dans un murmure :

– Et à Chartres, oui, à Chartres, tu verras, tu verras ! »

Dans les édifices religieux, le narthex, ou entrée du fond, peut symboliser la matérialité, ou l’enfer, comme au jeu de marelle, tandis que l’abside et le chœur correspondent au paradis, reflétant ainsi, projeté au sol, le schéma de l’élévation symbolique de l’homme par son cheminement à l’intérieur de l’église, tandis qu’il se baigne dans les énergies bénéfiques captées là par les moyens de l’architecture sacrée.

(plan patrimoine-bordes)

Comme nous l’enseigne Vincenot dans les Étoiles de Compostelle (dans son avant-propos il avoue avoir été inspiré d’une main mystérieuse, toutes ces connaissances lui étant au départ totalement inconnues), les compagnons bâtisseurs du Moyen-Âge observaient les préceptes de l’ancienne connaissance ésotérique, à savoir :

1) l’orientation spatiale – édifice tourné vers l’Est face au point d’émergence du soleil à l’équinoxe – autrement dit, conçu pour capter au mieux la lumière ;

2) la géométrie sacrée – les corps de géométrie dans l’espace (tétraèdre, octaèdre, dodécaèdre, icosaèdre …) ;

3) la sublime proportion, soit la reproduction des formes et des proportions trouvées dans la nature, par l’utilisation du Nombre d’or, la spirale de la création que l’on retrouve dans les théories fractales et l’ADN des trois règnes du vivant (animal, végétal, minéral) – et aussi d’ailleurs, à la base des fréquences sonores ;

4) la place symbolique de l’humain dans l’univers, autrement dit le rapport entre le microcosme du monde matériel et le macrocosme divin. Il s’agit de « célébrer les noces de l’humain et du divin » dit Marie-Madeleine Davy dans Initiation à la symbolique romane 1 :

« L’église romane symbolise le corps d’un homme étendu où ce n’est pas le nombril en tant que milieu du corps qui joue un rôle majeur, mais la poitrine dans laquelle est placée l’arche du cœur. » Et l’auteur de cet article de poursuivre que, dans le Guide des Pèlerins de Saint Jacques de Compostelle (XIIe  siècle), l’église est comparée à l’homme : la grande nef est semblable à un corps dont les transepts forment les bras 2. »

Autun, la cathédrale Saint Lazare

Dans L’Art du Monde 3, Luc Benoist nous offre un autre éclairage sur l’architecture sacrée :

« Pour comprendre le symbolisme de nos cathédrales, il faut recourir à l’intermédiaire naturel des nombres et de la géométrie. (…)

L’église rappellerait donc, en ses formes et en ses proportions, le temple de Salomon, qu’Ézéchiel avait vu en songe et en même temps la Jérusalem céleste, dont Saint Jean nous a transmis les dimensions prototypes, calculées avec une règle d’or par un ange-architecte. Idée immémoriale s’il en fût, puisqu’un fragment du temple de Ramsès II, conservé au musée du Caire, porte une inscription qui proclame : « Ce temple est comme le ciel en toutes ses parties. » (…)

Un homme étranger aux mathématiques ne peut atteindre la véritable connaissance divine, écrivait Boèce. Cette certitude avait si bien pénétré l’esprit des clercs, qu’à l’autre bout des temps médiévaux, le cardinal de Cusa répétait : la langue mathématique offre le symbolisme le moins inadéquat à l’intelligence des vérités divines. (…)

La loi des nombres et ses correspondances pénétra ces sommes d’architecture … mais les cathédrales ont caché leur ossature nombrée sous une telle splendeur qu’elles se dressent devant nous aussi mystérieusement que les ouvrages de la nature, dont il semble qu’elles imitent les lois.

(…)

Des recherches récentes conduites par des archéologues et des architectes ont pénétré assez avant dans les secrets corporatifs des constructeurs médiévaux. (…)… tout se passe comme si les maîtres d’œuvre avaient tracé le plan et l’élévation de leurs édifices à l’aide d’un ou de plusieurs cercles directeurs de partition polygonale régulière.

La figure circonscrite devait être le plus souvent le pentagone pythagoricien ou, à son défaut, le dodécagone. (…) »

pentagramme et autres figures géométriques
analyse de la cathédrale de Reims par Thierry de Champris

En observant et en appliquant les lois fondamentales de l’univers, les corporations de bâtisseurs (qui juraient sur l’évangile de saint Jean de conserver secrète la connaissance et de ne la transmettre qu’aux seuls initiés) savaient construire ces voûtes de pierre qui défient la gravité.

Autun nous parle de ces hommes ancrés dans la matière mais portés par une pulsion spirituelle qui leur permet de porter leur art au pinacle, et d’en faire l’instrument de la représentation de cette aspiration qu’il ressentent au plus profond d’eux mêmes.

Le tympan, les chapiteaux sculptés de la cathédrale Saint Lazare certes représentent des scènes de la Bible, mais sont aussi ornés d’animaux, de motifs floraux et êtres de légende qui ne dévoilent leur mystère qu’à la lumière des codes symboliques des traditions druidique et alchimique. Ainsi je commençai à y comprendre quelque chose, en seconde lecture, dans la symbolique des ornementations des édifices sacrés.

« la chute de Simon le magicien »,
sous le regard de Saint Pierre …

Pourquoi suis-je aujourd’hui si touchée, par ces chefs d’œuvre d’art roman qui sont légion en Bourgogne, par les récits mystiques et merveilleux qu’ils évoquent ? Sans doute, parce qu’ils nous parlent de traditions que nos modes de vie modernes ont désertées, mais qui gagneraient à être reconsidérées, car elles apportent des repères, et remettent les choses à leur juste place.

En quoi ces considérations sont-elles plus que jamais d’actualité ? L’être humain est comme un aimant posé entre terre et ciel. Sous la terre, il y a des courants telluriques puissants, et du ciel descendent des ondes subtiles qui nous nourrissent également. Les anciens adoptaient des rites et suivaient des règles qui permettaient de capter ces courants et ces ondes pour se régénérer, pour augmenter la vie en soi. Comme les chats qui choisissent minutieusement leurs points névralgiques, ils savaient reconnaître les lieux qui les rechargeaient et les fréquenter avec une forme de vénération. Comme les oiseaux migrateurs, ils s’orientaient avec le GPS interne du corps humain pour retrouver les points où jaillit la source de vie.

Jusqu’à notre ère moderne, la pierre, le bois, la tourbe, les matériaux de construction naturels transmettaient cette énergie tellurique de la terre, si bien que l’humain y baignait constamment, selon les lieux, lui permettant de se régénérer, d’y puiser la force de son labeur, de s’élever vers le ciel salvateur.

Aujourd’hui, dans nos villes, le béton, le macadam, les structures métalliques nous isolent de ce courant magnétique naturel (l’humus, l’humidité, la terre où fermente la vie, l’élément féminin et lunaire ; le mercure des alchimistes) et nous empêchent de nous y ressourcer. Au-dessus de nos têtes, dans nos environnements domestiques, dans l’espace aérien et dans l’atmosphère des villes comme des campagnes, les satellites, les antennes, les ondes électro-magnétiques occupent et saturent l’ether, espace de qualité subtile et invisible, de sorte que le courant solaire, masculin, actif – le soufre des alchimistes – ne pénètre plus notre corps et ne peut plus y rencontrer son pôle opposé pour des noces d’où émane le troisième élément : l’esprit, celui qui nous relie à notre origine. Nous évoluons dans des environnements énergétiquement morts, saturés d’ondes artificielles et qui ne correspondent plus à la fréquence vibratoire du vivant … L’union du divin et du terrestre ne peut plus s’accomplir, nous sommes abrutis dans une sorte de matérialité artificielle, confuse et délétère.

Moi qui suis de sang ibère et celte, de tradition chrétienne, pratiquante de yoga tantrique et adepte de l’alchimie dans ses aspects spirituels, sensible à la réalité des ondes subtiles dans le reiki et le chi-gong, je reconnais dans le questionnement qui trace ma voie, la quête d’une unité retrouvée, que seules les énergies naturelles et le lien sacré savent m’apporter. D’où ce besoin, je pense, de me reconnecter à ces anciennes traditions qui savaient et transmettaient cette forme de connaissance en proposant des repères, des interprétations, des lignes d’action. Le bien-être qu’on nous vend à grand renfort de publicité comme un nouveau produit à acquérir (tourisme, spa, sports extrêmes, distractions, diverstissement…) n’est qu’un pâle reflet des horizons de liberté que nous offre notre nature profonde d’être humain et divin, cette véritable nature vivante et joyeuse qui est accessible à tous, au fond de nous.

(c) D.M 2022

1 Citée dans un excellent article de Fabrice Guillaumie sur l’Art et le Sacré : https://paragone.hypotheses.org/991

2 op. cit.

3 Art du Monde, Luc Benoist, NRF Gallimard, p. 48-49

Et pour approfondir l’étude du Nombre d’or en architecture sacrée, voir cette vidéo de Thierry de Champris :

Publié par

àtoutallure

aventurière de l'esprit

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