Avant que j’oublie

Avant que j’oublie

les mots les colères

Avant que j’oublie

de dire et de taire

Avant que ne grandisse le silence

Au fond du silence

des notes dansent

elles ne comprennent pas

mais elles savent

Avant de saisir

la main du destin

de m’en faire un ami

Il sourit au loin

fort de ses incertitudes

Loin des tumultes loin des envies

loin des extases et des agonies

quelque part au fond tranquille

coule la source

toujours vivante

et sidérante de beauté

Quelque part passant si tu vois

sacrifiés ceux qui chantent aux étoiles

découvre-toi

Avant que ne se délie

cette existence terrestre

bafouée, galvaudée

mais aussi aimée dans toute sa gloire

Autant pour ceux qui la renient

elle n’est ni simple ni jolie

Que de ceux qui en font trop

elle s’enfuit

Avant que ne se referme une fenêtre

avant que ne se glisse l’indifférence

soyeuse dans tous ses replis

Avant que j’oublie

la clé des profondeurs

Laissez-moi encore chanter !

Petite rubrique de nuit

La nuit souffle fort ce que les hommes pensent tout bas

La nuit désespère de voir jamais le jour

La nuit se répand en mille bruissements,

mille symphonies, milles voix inconnues

La nuit sème le doute et récolte les promesses

La nuit se dit qu’un jour

elle étreindra sa propre incandescence

faisant boire les femmes, les hommes,

au liquide nacré de sa sainte opulence

Elle se consumera, 

traînard attardé qui s’éloigne en dansant,

tirant avec lui les fils du dernier mirage

Elle fermera les yeux ; elle oubliera les cieux

elle oubliera les temps où elle était aux dieux

ce que les dieux sont aux humains


Elle se fera belle comme le jour,

ourlée de luminosité ardente

embrassant la lune et tous ses trésors

Elle ira par les jardins,

pénètrera les failles des murs écorchés,

soupirera dans les creux aux soleils inondés

Par des voies alambiquées, elle se glissera  

partout où veut germer la graine

Elle ouvrira des cœurs

et fermera des comptes

Elle verra dans les yeux de ceux qui la vénèrent

un reflet mordoré

qu’elle n’ira point mendier

Elle se rendra,

elle baissera les armes

et ses bras deviendront

fleuves de sel

et bouquets


La nuit se fera belle et deviendra Jour.

(c) DM

Tout doux

Tout doux, inspire

retrouve la palpitation de ta chair

renoue avec tes désirs

Tout creux, le cri

que l’on n’entend pas

mais qui remplit l’espace

Tout seul, le martèlement

de ton âme qui n’en a pas fini

avec la vie

Tout près, accueille

dans tes narines frémissantes

l’odeur de la joie retrouvée

Tout à l’heure

tu ouvriras la porte

qui mène tes pas vers l’infini

Saisonnière

Bref ou progressif, tout changement nous surprend

Et notre cœur s’étonne,

Et frissonne

Et questionne le lien qui nous unit à ce qui vient d’être

A ce qui aurait pu être

A ce qui n’a pas vu le jour

Mais qui revient sans cesse nous hanter

Et s’arrache à ce qui semblait immuable

Et regrette et se plaint

Et rechigne à glisser avec le temps

Noces sur le roc

Bretagne; toujours…

Mon corps se souvient, au contact du rocher. De ces belles journées d’été à sautiller dans l’eau froide, de ces longs ciels bleus striés de mouettes claires, de cet espace qui s’ouvre lorsque le reste n’importe plus. Mon corps n’est pas lourd, mais sous le soleil irradiant ce matin il s’enfonce dans la matière de ce rocher comme du beurre retournerait à son état liquide. Une agréable et légère sensation de brûlure effleure ma peau, sitôt soulagée par la brise du nord-ouest qui assouvit tous mes désirs. Mon corps que personne ne touche depuis des semaines fait un avec le roc, trouve dans son contact rugueux et solide un plaisir indicible. Sans mouvement aucun, l’union s’accomplit au rythme de ma respiration, sous la chanson des vagues lointaines.

Mon corps explore ces sensations familières qui ne sont pas nouvelles mais pourtant semblaient oubliées. Il se repose dans le soutien que forme la croûte terrestre sous les blocs de rochers, jetés et plantés au bout de cette plage depuis des temps immuables. Il se projette au plus profond de la terre, dans son cœur explosif et brûlant où toute vie fut engendrée et où bouillonnent encore moultes formes inconnues. Il flotte pour ainsi dire entre ce matelas terrestre, dur mais rassurant, qui lui transmet sa force, et le ciel qui s’étend comme un voile de mariage au-dessus de lui.

Mon corps prie pour ne plus oublier. Il s’étonne de la distance qu’il a laissée se former entre ces simples messages de la nature et lui. Son écoute avec les ans s’est émoussée, il est devenu sourd aux subtiles mélopées que murmurent le vent, le sable, la mer, le roc. Même les mouettes dans leur danse erratique semblent lui reprocher sa folie. Et pourtant il sait que ces messages sont ancrés en lui, et qu’il lui suffirait d’un peu de pratique, d’un peu d’écoute pour faire renaître ce sourd désir qui affleure maintenant en tension amoureuse. Mon corps honnit ces expériences sépatrices de l’enfance qui n’ont laissé que des marques de désaffection, des idées de rupture, des isolements, des négations, des coupures d’avec le monde et son immense cœur qui palpite.

Profession de foi

à Juliette !

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Je suis l’Indomptable

La rebelle aux ailes brisées

La goëlette aux voiles irisées

 

Je suis l’Irréfutable

La Preuve par 6,

La vahiné

Qui de ses jolis pieds va charmer les sirènes

Et chatouiller les Tritons affamés

 

Je suis l’Infatigable

La grande Diseuse de Vérités-qui-fâchent

La redresseuse de torts

La Justice enfin rétablie

Je suis la Révolte

Au front des étudiants

 

Je suis la toute fine

La Grande

La Délaissée

La Belle-au-Bois-Dormant qui attend son baiser

En lisière des rêves agonisés

 

Je suis l’Acharnée

Qui ne recule que pour mieux sauter

Celle qui, point par point ira tisser sa toile

Pour tout englober

 

Je suis la Diane verte au regard sibyllin

A l’ironie fulgurante

Aux flèches fuselées

À la touche d’acier

 

La Vestale de Delphes aux pieds ensanglantés

Qui prédit la débâcle des lâches et des menteurs

La mise au ban des dévoyés

L’avènement certain de l’authenticité

Le retour annoncé de l’antique Splendeur

 

(décembre 2017)

Il était dit

Il était dit que de l’Espoir viendrait la Force, et que de la Force, l’Espoir tirerait ses dernières forces.

Il était dit qu’ils se reconnaîtraient, et que de cette reconnaissance naîtrait un nouvel Être, et que dans les bras l’un de l’autre ils se serreraient, se ressourceraient, se rasséréneraient. Et qu’ils puiseraient ensemble, à nouveau, à la source de Vie.

Il était dit que nul ne s’en apercevrait, à part le chant des oiseaux au petit matin.

Et ainsi vécut le monde jusqu’au jour du Lendemain.

Et ainsi mourut la nuit poursuivant ses chimères.

Et ainsi s’éteignit le feu dévastateur, et les mirages désincarnés perdirent de leur attrait.

Et alors, dans un nouveau monde encore incertain, le cours put attendre son temps, les failles purent s’ouvrir, laissant enfin passer la Lumière.

Il était aussi dit que les lendemains seraient chanteurs …

La magie des pages jaunes

Un jour en allumant le feu – n’ayant plus de journaux je m’étais résignée à utiliser les pages du vieil annuaire, déchirées une à une, deux d’entre elles enrobant des allume-feu judicieusement disposés pour enflammer au mieux l’amas de papier et de bûchettes – en allumant le feu donc avec ce nouveau petit cérémonial : pages arrachées lentement une à une ou par grappes de plus en plus épaisses et tenaces, tronçon intérieur proche de la reliure échappant parfois à la déchirure, récupéré ensuite en quelques lambeaux par mes doigts agiles, épreuve de patience… je me pris à jeter un œil curieux sur les pages qui défilaient ainsi devant moi, et y vis tout à coup apparaître, page jaune après page jaune, tant de destins d’humains tranquilles ou chaotiques. Les uns après les autres, ils m’offraient un contact peu habituel avec les métiers les plus divers du monde. Ainsi, les audioprothésistes partaient au feu à côté des astrologues, les avocats et les assurances prenaient un café chez des vendeurs de camping-car, les coiffeurs et la construction faisaient bon ménage avec les chirurgiens et les cheminées… de fil en aiguille, couverture, dépannage, électricité, fromageries, infirmiers et généalogistes, profs de karaté et maraîchers, médiateurs et motoculteurs, pâtissiers, paysagistes et plombiers, psychologues et rénovateurs ont valsé le temps d’une dernière pirouette devant mes yeux tout absorbés par les multiples facettes d’une humanité cherchant son devenir. Partant les uns après les autres dans les cendres, pour envahir d’une douce chaleur mon bienheureux salon…. une poésie d’annuaire, pensai-je sans vraiment m’en émouvoir, puis tout de même, toutes ces vies qui partaient en fumée m’ont touchée, tous ces destins à peine croisés et déjà quittés dans un adieu incandescent… toutes ces carrières, souhaitées ou héritées, ardemment ou par habitude, ou encore par descendance (voire par condescendance), plus ou moins réussies; ces multiples visages que je ne verrais jamais, aux rides vivantes déformées par les flammes, cachés derrière un patronyme, un pseudonyme, une ligne d’annuaire… ce miroir dépoli derrière lequel s’étalaient sans pudeur des vies, des amours, des incestes, des deuils et des trahisons, à peine lisibles entre les lignes….

Voici donc la mélopée de l’annuaire :

« Car il faut bien se résigner:

De quelques lettres nous ne tenons

Qu’au fil et notre vie

Se résume en une ligne

Parfois mal accrochée ou mal tapée

Et un numéro qui souvent,

Ne répond qu’aux abonnés absents. »