Page des articles

C’est à cause de Brahms


A ma mère…


C’est à cause de Brahms qu’il pleut sur mes joues que ce soir les nuages bleu azur et rose ardent me semblent terriblement vivants que je ne sens plus rien que le désir de les rejoindre c’est à cause de Brahms que mes joues sont mouillées que l’espace de quelques lettres le passé redevient présent ce qui a été reprend vie le temps de quelques notes mélodieuses et je vois tout ce que n’ai pu voir les souvenirs et les regrets aussi et pourtant je n’aimais pas Brahms mais c’est à cause de lui que ce soir les rafales de vent me tourmentent et soulèvent la poussière intérieure qui se dépose sur un écran transparent saut entre passé et présent pourtant la vie est toujours rose mais le cœur est flanchant plus de triomphant ni de fringant l’azur tourne au violine et le violon me rend sourde aux éclats miroitants du couchant c’est à cause de Brahms qu’enfin je comprends ce qu’ils ont vécu et cette intensité qui nous a été transmise je les sens si proches enfin mes parents ils sont humains non plus entité abstraite et enfin de cœur à cœur et d’âme à âme je peux leur parler ressentir cet amour c’est à cause de cet andante un poco adagio sublime nuance de tons pastels comme les nuages sonate opus 120 piano violon ou clarinette je préfère le violon à cause de Brahms enfin que j’ai rencontré ma mère c’est à cause de Brahms que tout cela est arrivé et bien d’autres choses encore et les pleurs sont délivrance, enfin

(c) DM août 2025

Les cloches de Saint-Jacques

12–18 minutes

A mon père, à qui j’ai dédié ce chemin

La grosse cloche grave de la cathédrale sonne six heures. Je sais qu’il est six heures, mais je compte quand même, je ne peux pas m’en empêcher. Je suis tout entière là, présente dans le son de chaque coup, j’en ressens presque les échos en moi et j’en suis mentalement le déroulé, le cœur battant d’anticipation, jusqu’au moment inexorable du silence, où tout reste en suspens dans l’air cristallin du matin. La cathédrale prend son temps, elle ne sonne jamais pour rien. À chaque quart d’heure elle rappelle sa présence et sa supériorité sur le temps terrestre, elle qui est éternelle… Car elle en a traversé, des siècles, inébranlée, à peine modifiée par les âges et les modes, depuis sa construction au summum de l’ère romane, entre 1072 et 1211. Le son de cette grosse cloche qui sonne les heures, si grave et caverneux, me propulse instantanément au Moyen-Âge. J’imagine les mêmes ruelles pavées encore vides, les échoppes commençant tout juste à s’activer, peut-être quelque pèlerin ou colporteur arrivant en ville, après des lieues de voyage, par l’une des portes fortifiées. La cathédrale, elle, était déjà là, majestueuse, construite sur les lieux où ont été retrouvées les reliques de Saint Jacques, dominant de sa haute stature le petit bourg médiéval de Santiago de Compostelle.

Santiago est la ville de Saint Jacques, ou Sant-Yago, comme il s’écrit en gallego – la langue galicienne est une langue romane issue du latin, présentant des similarités avec le portugais. Pêcheur du lac de Tibériade, frère de l’apôtre et évangéliste Jean et l’un des premiers témoins du Christ à être parti sur les routes, son bâton de pèlerin à la main, il est aussi surnommé Jacques le Majeur. De Galilée, après la Pentecôte – où les apôtres avaient reçu le don de parler toutes les langues – il aurait pris la mer pour évangéliser l’Espagne et le Portugal, avant de retourner à Jérusalem où il aurait subi le martyre par l’épée, en l’an 44. Ses proches disciples, Théodomir et Athanase, parviennent à sauver ses reliques et les envoient par mer dans une barque en pierre qui, guidée par la main divine, échoue en Galice, à Iria Flavia (actuelle Padrón). Elles sont ensuite transportées en charrette à une vingtaine de kilomètre de là sur une colline, jusqu’au lieu de sépulture actuel où, au IXè siècle, l’évêque Theodomir identifie un temple romain comme étant la tombe de l’apôtre Jacques. Ainsi le raconte l’histoire, celle avec un petit h, qui parfois aussi fait la trame de l’Histoire avec un grand H ; et ainsi débute la construction de cette magnifique cathédrale.

Aujourd’hui comme à l’époque, les cloches sonnent et je suis transportée dans mon imaginaire. Après 240 km et quatorze jours de marche (une modeste moyenne mais qui pour moi représente un exploit), c’est moi la pèlerine qui, dix siècles plus tard, irrésistiblement attirée par l’aura de ce lieu magique, vins y puiser, les pieds en feu mais le corps et le cœur pleins de joie, un sentiment de libération, d’accomplissement et d’énergie, pour un nouveau départ dans la vie.

Compostelle, aurore : la grande place vide devant la cathédrale

Dans l’immédiat, il est six heures et l’aube teinte de rose le lointain du ciel. Les hirondelles tournoient avec vivacité, se chassent et se pourchassent avec cette soif de liberté qui les caractérise, pure énergie vitale – et l’air résonne de leur cri-cri joyeux. Je parcoure les ruelles pavées de granit et encore assoupies. L’immense place devant la cathédrale est vide, mais ne tardera pas à se remplir d’une poignée de pèlerins solitaires et matinaux. Puis ce sera le fourmillement croissant au cours de la journée, va-et-vient incessant de touristes, de galiciens affairés, et de pèlerins de toutes origines, adeptes de l’effort et du dépassement de soi. Qu’ils aient parcouru cent kilomètres, huit cents ou trois cents, tous convergent en ce lieu qui agit sur eux comme un aimant. Depuis des siècles, ce magnétisme qui irradie attire de tous les coins de l’Europe, et aujourd’hui, d’aussi loin que l’Australie, l’Amérique ou l’Asie, toujours davantage de monde, en quête de quelque chose : ce quelque chose qui sera pour chacun différent, mais que chacun semble trouver ici. C’est la magie, et le mystère de Compostelle.

Compostelle : campus stellae serait donc le champs des étoiles… et ferait référence à la vision de l’ermite Pelagius, en 813, à qui une étoile filante indique le lieu où se trouve le tombeau de Jacques. Peut-être aussi à cette vision du roi Charlemagne, à qui la Voie lactée piquée d’étoiles aurait montré le chemin du sud-ouest, afin qu’il aille aider la Chrétienté mise à mal par les Maures. En effet le sanctuaire ne sera que très brièvement pris par les Sarrasins, en 997, puis reconquis par les Chrétiens ; il devient alors le symbole de la Reconquista des rois espagnols.

Il y a d’autres explications étymologiques au nom de Compostelle… mais les plus poétiques gagnent toujours. Perchée sur les confins sud-ouest de l’Europe, la citadelle spirituelle flotte comme un gros vaisseau sur un champs d’étoiles qui grésillent dans la nuit, et soufflent aux oreilles des pèlerins le chant de réconfort qu’ils appellent de leurs vœux. De sa haute stature inamovible, elle annonce la plongée du plateau européen dans le gouffre atlantique, à quelques encâblures de là à Fisterra, le Finistère galicien. Au moment où l’Europe semble sombrer, Titanic affolé au bord du crépuscule, ses cloches semblent annoncer que même englouties, comme celles de la ville d’Ys, elles continueront de sonner, à ceux qui ont des oreilles pour entendre….

Il paraît qu’en Corée, on met le pèlerinage sur son curriculum vitae : c’est le gage des qualités du pèlerin, persévérance et solidité – parfois aussi, capacité à affronter les épreuves en équipe. A cheval, en vélo, à pied ou en bateau, ils arrivent de tous les horizons, de tous les chemins qui mènent à Santiago, solitaires ou co-équipiers, sportifs aux couleurs vives, bandes de jeunes en petites tenues, routards en sandales éculées, anonymes devenus quelqu’un le temps d’un pèlerinage. Des groupes, des comités d’entreprise, des croyants et des non-croyants, comme à la Pentecôte toutes les langues se parlent sur le parvis de Compostelle. Chacun est venu avec sa vie, son histoire, ses douleurs, et avec un but particulier, personnel ou collectif, intime ou dédié à quelqu’un, tous avec un point commun : ils ont vaincu l’appréhension, la fatigue, les blessures, le découragement, les insectes, les nuits froides ou chaudes, ou bruyantes et sans sommeil… Ils ont abandonné le confort du quotidien, les habitudes, le prévisible, la routine, pour se confronter à l’épreuve de l’imprévu, au rempart de l’inconfort, à la falaise de la sobriété et de la frugalité, et se retrouver là, sur ce parvis, dans l’euphorie du défi relevé. Pour chacun, le pèlerinage accompli sera un repère dans sa vie, un tournant décisif – parfois même, une saine drogue, qu’il lui manque de retrouver !

Diaporama Portugal / Espagne (cliquez sur les flèches pour faire défiler)

Il y a un avant, et un après Compostelle

Pour ma part, il nous faut remonter deux semaines en arrière pour me trouver, fraîche et dispose, pleine d’entrain et de motivation, sous une petite pluie fine de début mai, dans la ville de Porto. Au milieu du flot des touristes encapuchonnés, je visite la cathédrale et, prise malgré moi par la solennité du moment (moi qui avais eu l’intention de marcher sans entraves ni système), je me convaincs finalement d’acquérir la compostella – ce petit carnet où l’on collectionne les tampons des lieux visités ou traversés pendant le pèlerinage : ainsi hostelleries, églises et chapelles, bars et restaurants trouveront place dans ma mémoire en inscrivant de leur encre colorée de vert, rouge ou en noir, leur oriflamme souvent couronné de la fameuse coquille saint-jacques, symbole du pèlerinage.

le pont gustave eiffel à porto

Située au nord du Portugal, à quelques kilomètres de la côte atlantique, Porto et sa cathédrale furent donc mon point de départ. Le premier soir, effrayée par l’afflux des touristes et assoiffée d’air du large, je prends déjà la tangente et je longe le Douro pour rejoindre, au plus vite, l’océan. Premier test de marche, premiers sept kilomètres, dans le vent du soir qui a calmé la pluie et lâché ses oiseaux. Première quête d’un petit hôtel, à Foz do Douro, l’embouchure. Première nuit sous le chant des étoiles et les cris impétueux des goélands.

Le but que je me suis donné ? Longer la côte en flairant l’air de l’océan tout du long, au Portugal puis en Espagne, pour rejoindre Compostelle. L’autre objectif ? Remise en forme et test de mes facultés de marche, endurance, renforcement musculaire, ligamentaire, la résistance des pieds, des genoux, des jambes, du dos. Un autre ? Me confronter, me lancer un défi, me surpasser. Encore un autre ? Me vider la tête et envisager la vie comme un nouveau départ. Et enfin, faire ce voyage en hommage à mon père, qui vit ses derniers instants. Il suivra, jour après jour, ma progression, étape par étape il partagera mes joies et mes difficultés, et je ferai de mon mieux pour le faire voyager, lui aussi : air du large humé par téléphone et coloris de la mer partagés par photos.

Entre le départ et l’arrivée, il y a un gouffre. Il y a aussi un gouffre entre l’idée que l’on se fait, avant le départ, de son voyage à pied – les projections, l’anticipation, les fantasmes – et le souvenir, souvent idéalisé mais d’une autre manière, qu’on en a après le retour…

Et encore un autre, avec la réalité telle qu’elle est vécue au quotidien…

Souviens-toi : les premiers jours, lorsque tes pieds te font souffrir, ou tes genoux, ton dos, ou tes muscles, que ton sac te paraît si lourd et tes épaules aspirent à lâcher ce fardeau, que tu doutes, que ta ténacité est déjà mise à mal, parfois tu veux rentrer, tu avances comme une tortue, tes chaussettes sont mouillées, il te tombe des trombes d’eau sur le dos, la tête, le sac ? (j’ai eu le bonheur de ne pas vivre cela, avec un temps parfait pendant deux semaines…) Tu es dépassé par les voitures (quand il y en a), les vélos ou les autres marcheurs qui te doublent d’un air distrait – certains semblent marcher en dilettantes et vont tout de même plus vite que toi – et tu mesures la distance qu’il te reste encore à parcourir… si tu es bien honnête, rappelle-toi, n’y a-t-il pas au moins une fois où tu t’es demandé ce que tu faisais là ?

Galice, un air de gaita (cornemuse), une odeur de miel….

Pourquoi ai-je voulu faire ça ? la question qui tourne en boucle dans ta tête. Au début, tout semble si difficile, si inhabituel : la lenteur de la progression, les préoccupations toutes matérielles qui obsèdent (trouver de l’eau, des pansements, où vais-je dormir, etc.). Pendant ce temps, la peau de l’ours du quotidien s’épluche lentement et tombe en lambeaux autour de toi, à chaque pas, comme une mue. Et puis, petit à petit, le rythme est pris, le corps s’adapte, le matin il réclame à partir, à sentir l’odeur des pins, de la forêt, de la liberté. Le fardeau s’allège – c’est comme si le sac ne pesait plus rien ! Tu es guidé(e) dans les moments sombres, tu sens une force intérieure qui croît. Les doutes s’estompent, la foi prend le dessus : j’y arriverai ! Tu rencontres des personnes qui te remplissent de force, qui t’encouragent. D’autres, qui te pompent ton énergie: étonnant comme tout cela devient clair !

En fait, le chemin est une allégorie de la vie quotidienne : ses routines, ses mini-objectifs, ses problèmes, ses solutions, ses petits miracles, ses envies, ses aspirations, ses doutes, ses peurs, ses moments d’exaltation et ceux de découragement. Ici tout est plus dense, évident : une grande leçon de vie. Les questions que l’on se posait, parfois se résolvent d’elles-mêmes. Celles que l’on ne se posait pas (et qui avaient besoin de l’être) émergent plus clairement. Les stratégies inadaptées se corrigent d’elles-mêmes. Les faux-fuyants que l’on s’était construits se retournent, on fait face à la vie, à la réalité brute, à ses émotions ; ce que l’on a vécu et porté à la force de nos bras nous apparaît dans sa simplicité, tout est auréolé de beauté et nous remplit de gratitude ; le difficile s’adoucit, les aspérités de la vie (comme disait mon père) se polissent. On prend le temps de prendre soin de soi, des autres, on apprend la patience. Le chemin se fait, à l’intérieur comme à l’extérieur. Si l’on est attentif – si l’on ne prend pas ce cheminement comme une performance, une compétition (un combat ? oui, mais contre soi-même…) ou une distraction de plus – on voit tout avec une grande clarté, lucidité. Et la vie s’en trouve éclairée, purifiée, comme le beurre chauffé et clarifié devient du ghee : toute la vie devient beaucoup plus fluide et digeste !

avancer toujours avancer et ressentir chaque pas intensément

Avancer et ressentir par tous les pores de sa peau, comme dans la vie

Il y a cette nécessité qui devient une évidence, un plaisir : abattre des kilomètres. Mais il y a cette autre nécessité, plus exigeante, qui nous apprend encore davantage sur la vie et nous fortifie : être simplement là, pleinement présent à ce qui traverse notre quotidien, et tenir bon, comme un roc incessamment assailli par les houles et les ressacs ; accueillir et apprécier, bien sûr, les beaux moments, voire les moments de grâce, car il y en a beaucoup… s’arrêter pour admirer l’écume des vagues qui perle à la limite de leur déferlement… sentir l’odeur emmiellée des ajoncs en fleurs… écouter le silence de la forêt enchanteresse, percé seulement par une écorce d’eucalyptus qui cède et se détache, juste au moment où l’on passe devant… trouver des parallèles entre les difficultés de la vie et les assauts du vent… sentir la ferme assise de ses pieds et la mobilité de ses jambes, la solidité de ses reins, la souplesse de son dos… C’est saluer la fourmi qui traverse son chemin, apercevoir le nid d’oiseau déserté dans la roselière, deviner la présence de l’arum blanc, (censé résoudre les dilemmes), qui enroule sa corolle ensorcelante loin des regards… C’est avoir les sens aux aguets, goûter intensément la saveur de tout ce qui fourmille, toute la vie cachée qui grouille autour de nous et en capter l’essence, le lien qui la relie, la transparence qui la traverse …

C’est aussi faire preuve de patience lorsque le sort s’acharne et que le temps est gros. S’affermir lorsque le cœur est lourd de souvenirs et qu’il tremble de s’épancher devant le spectacle grandiose de la nature. Se redresser quand le découragement pointe son aiguillon cruel. C’est aussi réfléchir, discerner, arbitrer , renoncer ; choisir des possibles et en écarter d’autres, selon quels critères discutables ? La logique, le raisonnement, ou l’instinct ? Accepter de vivre, cela peut aussi vouloir dire se résigner, embrasser avec ivresse la pleine force de son destin, illustré à chaque seconde par l’empreinte précise du pas qui semble inéluctable et qui mène au suivant.

Ainsi, je suis partie, j’ai persévéré, et je suis arrivée, transformée, à Compostelle. Je ne raconterai pas davantage ici les péripéties et les rencontres – peut-être dans un autre volet, un autre épisode…

Les cloches de Saint-Jacques ont sonné pour moi, comme pour tant d’autres, et j’ai vu, muette et foudroyée, enracinée sur place par ce puissant symbole qui pénétrait profondément dans ma chair, le gigantesque encensoir faire éclater sa voix de fumée puissante au-dessus des travées de la cathédrale. Je suis aussi allée jusqu’au bout du monde, à Fisterra, et j’ai descaladé des pentes abruptes au-dessus du chaos océanique pour aller jeter à l’eau, dans un geste théâtral et définitif, quantité de petits cailloux qui représentaient mes fardeaux et ceux de quelques proches, pour que la vie dans sa grande générosité nous en déleste. En chemin, j’ai prié le ciel et l’univers, j’ai gardé beaucoup le silence, j’ai tenu un dialogue intérieur avec Saint Jacques, avec les anges et la nature, avec les éléments. J’ai appelé mon père tous les jours et lui ai fait parvenir des photos des villages de pêcheurs portugais, gais et colorés, du remous des vagues, je lui parlais de l’odeur du vent, du sel sur mes joues, de ce risotto mémorable, de la Galice qui ressemble tant à notre Bretagne, de ses chapelles en granit, ajoncs et bruyères… J’ai pleuré, j’ai vibré, j’ai rêvé, j’ai remis tout à plat et considéré ma vie comme une carte au 1/400 000è…

Je suis rentrée et mon père est parti rejoindre ce ciel immense qu’il avait lui aussi tant aimé.

Blasons et calvaires de Galice

(c) D. M. mai / octobre 2025, texte et photos

La fête du four de Lilignod

Chaque année, de nombreuses communes du Valromey, comme ailleurs dans le Bugey, font chauffer le temps d’une fin de semaine leur ancien four communal pour vivre un moment de convivialité entre habitants et confectionner des tartes salées (oignons, noix) ou sucrées traditionnelles ou des pizzas. Celles-ci sont vendues aux passants et aux visiteurs lors d’une journée de manifestations qui comprennent généralement l’incontournable buvette et parfois une animation musicale.

Ces fours étaient taditionnellement appelés four banaux : chaque commune et même chaque village et hameau du Bugey détient en général un four banal, hérité des temps médiévaux où les seigneurs, en échange de leur protection, prélevaient un ban, soit un dû, sur les pains cuits par les fourniers, les boulangers de village, pour le compte des villageois. Chaque famille apportait son pain à cuire et la grosse bûche de bois pour le cuire. Le plus souvent cette redevance était prélevée sous forme de miches de pains ; le seigneur en contrepartie se devait également d’entretenir le four et le chemin qui y menait.

On cuisait le pain pour la semaine ou pour la quinzaine, de grosses miches avec une croûte bien épaisse pour lui assurer une longue conservation. Les fours banaux constituent le patrimoine le plus caractéristique de la région du Bugey, avec les travails à ferrer les boeufs et les chevaux, les puits, les lavoirs et les chapelles.

Les fours banaux du Bugey sont un héritage à la fois architectural et humain qui reprennent vie depuis quelques décennies grâce aux habitants des villages, à des associations ou des cercles faisant revivre le patrimoine lors d’une fête de village intitulée ‘fête du four’. C’est le cas à Lilignod, un hameau de Champagne-en-Valromey dans l’Ain, où le Cercle Regain a repris cette tradition.

Lilignod a eu la chance d’avoir pendant de longues années un boulanger traditionnel qui fabriquait et cuisait dans son four à pain personnel du pain traditionnel artisanal au levain, cuit au feu de bois. Ce dernier participe à la fête du village en confectionnant la veille la pâte pour les pizzas et les tartes au sucre de la fête du four, qui va lever pendant la nuit, ce qui confère à ces gourmandises une qualité particulière. Tous les habitants se lèvent à 4h du matin pour étaler les pâtons et garnir les tartes au sucre de beurre et de sucre, et les pizzas d’une délicieuse sauce tomate et oignon maison confectionnée par une habitante ancienne restauratrice ainsi que d’autres produits locaux : beurre de la fruitière du Valromey, jambon des élevages proches, etc. Les gaillards quant à eux se mettent au feu de bois dès le jeudi soir afin que le four soit bien chaud dans toute sa masse pour la cuisson du samedi, puis enfournent et défournent dès 7h le matin. Déguster ces tartes et pizzas chaudes sorties du four est un véritable délice…

Samedi 13 septembre 2025 : fête du four à Lilignod (Valromey)

diaporama, cliquer sur les flèches pour faire défiler

Voir aussi, sur le patrimoine du Valromey et du Bugey :

https://nathie01300.eklablog.com/le-valromey-p398874

Et sur l’histoire locale des fours à pain :

https://cheignieu-la-balme.over-blog.com/article-les-fours-a-pain-du-bugey-114821899.html

(c) D. Marie septembre 2025

Illuminations

Hier soir, après l’averse, un ballet de lucioles s’est déployé sous nos yeux ébahis :

au ciel noir, marbré de bleu sombre et de gris,

vivantes comme des yeux, entre les taches de nuages,

des étoiles intermittentes faisaient leur spectacle ;

sur les talus luisants de pluie,

petites guirlandes chinoises clignotantes

qui nous faisaient des clins d’oeil, encore tout engourdis,

des vers luisants par dizaines, fourbissant leurs lampions pour éclairer la nuit !

DM (c) sept. 2025

Note de lecture

En canot sur les chemins d’eau du Roi, quintessence de l’aventure

Un vrai roman d’aventure ! Comme on n’en trouve plus beaucoup (sauf chez Sylvain Tesson) et dans la veine d’Ella Maillart, d’Alexandra David-Néel, de Nicolas Bouvier… Hérissé de peaux-rouges, de fiers canotiers, de chasseurs de trésors et de marchands de fourrures, de Jésuites en robe noire, de farouches marins, miliciens, chevaliers, officiers du roi, explorateurs… Tous ces premiers Français du Québec, arrivés cent ans avant les Anglais, dont nous suivons les traces, au péril de leur vie, à travers le dédale des chemins d’eau dits du roi (Louis XIV), dans les anciens territoires du Québec et de l’Ontario, puis sur les Grands Lacs et au long du Mississippi jusqu’à la Louisiane. Fiers et jouant leur va-tout, malouins ou natifs du Perche, du Maine ou de Normandie, hommes (surtout) et femmes dont le caractère trempé a baigné ces rives de leur audace, de leur incommensurable détermination et esprit d’aventure. On navigue remontant les rapides, traversant les lacs imprévisibles comme des mers, emporté par le flot impétueux des larges fleuves, à la rencontre de cet inimitable esprit pionnier qui caractérisait leur race, escaladant les marches du temps en un pont dressé entre les siècles par l’art et la manière d’un incomparable conteur.

Cinquante-cinq ans après son aventure de jeunesse, Jean Raspail raconte, sur la base de ses carnets de bord retrouvés dans une vieille malle. Accompagné de trois autres lascars, ils ont relevé ce défi fou de remonter les cours de cette multitude de rivières et de lacs, depuis le fleuve Saint-Laurent à Trois-Rivières (entre Québec et Montréal) jusqu’à Ottawa, puis vers l’ouest pour rejoindre le lac Huron, le lac Michigan, et s’engouffrer plein sud dans le Mississippi pour relier le Golfe du Mexique, à plusieurs milliers de kilomètres de là… Cela donne « En canot sur les chemins d’eau du Roi – Une aventure en Amérique », récit au grand cœur et aux bras solides, mené au rythme des coups d’avirons, des portages de canots (portage : remonter des rapides à pied, en portant le canot sur les épaules, suivant un sentier riverain et pentu à travers la végétation dense), des campements hâtifs ou incertains, des repas frugaux, du manque de sommeil… à grand coup d’efforts et de témérité, dans le sillage de leurs illustres prédécesseurs, qui en leur nom propre ou au nom du roi avaient tracé la voie :

Jacques Cartier qui le premier, avait planté en 1534 (François 1er) l’écusson à fleur de lys sur le rivage du Saint-Laurent…

Samuel de Champlain, « Père de la Nouvelle-France », qui fonda en 1608 (Louis XIII) un comptoir fortifié à la pointe de Québec…

Jean Nicolet, explorateur et fourrurier qui vécut parmi les Algonquins et s’aventura dans les Grands Lacs en 1634…

Pierre-Esprit Radisson, commerçant de fourrures, qui explora le lac Supérieur et, ayant vainement cherché un appui en France, participa en 1670 à la fondation de la Compagnie de la baie d’Hudson pour le compte des Anglais…

le père Marquette et Louis Joliet, dont la mission en 1673 (Louis XIV), découvrit le Mississippi mais s’arrêta avant son embouchure, soucieux de tomber sur les Espagnols qui tenaient alors la Floride…

et Robert Cavelier de la Salle, qui acheva de relier en 1683 (Louis XIV) le Golfe du Mexique…

et une pléthore d’officiers du royaume qui repoussèrent, un siècle durant, les frontières françaises jusqu’aux contreforts des Rocheuses.

Le respect, l’admiration s’imposent devant la portée de leurs actes héroïques, jetés à la face d’un monde aux contours encore flous, donnant sens à leur existence, parfois courte, dont la trace tenace et l’écho se dressent entre l’Histoire et nous.

« Avec vos canots, vous le verrez, vous l’éprouverez, vous ne quitterez pas la France du roi. Aussi loin qu’on se le rappelle, ce sont toujours les hommes de France qui sont arrivés les premiers; ils sont les seigneurs de ces eaux » (Abbé Tessier, prêtre québecois, directeur des mouvements catholiques de jeunesse et inspirateur du projet de Jean Raspail et ses amis)

Jeunes, un peu têtes brûlées, scouts, royalistes, catholiques du bout des lèvres : grâce aux appuis du mouvement scout (scouts en anglais, les éclaireurs de la bataille de Mafeking, en Afrique du Sud, qui valurent aux Anglais la victoire sur leurs opposants Boers) – grâce à des introductions et soutiens de l’ambassade de France, à la presse canadienne, sympathique malgré elle, même en pays anglophone, puis à celle des États-Unis, et à la camaraderie des ultimes représentants des grandes tribus indiennes, médusés par leur grain de folie et leur ténacité (ils battront même des équipages d’Indiens à une course en canot), Jean et ses camarades, n’ayant jamais peur du ridicule, franchiront l’infranchissable, feront toutes les erreurs mais s’en sortiront bien.

Au départ piètres navigateurs mais rameurs fougueux et motivés, armés de cartes et de boussoles, et de solides bras dont les muscles se décupleront au fil des jours, ils auront tôt fait d’apprendre les leçons, ayant la sagesse de s’en remettre aussi souvent que nécessaire aux écrits de leurs prédécesseurs, aux cartes et aux recommandations, sachant quand il le faut murmurer des prières à Sainte-Anne, patronne des canotiers, ou indifféremment à l’Oiseau-Roc, totem incontournable au pied de rapides redoutables, à l’entrée en territoire sacré des Indiens. Les noms des lieux défilent, villages, forts, rapides, rivières, tous plus poétiques ou prosaïques les uns que les autres : l’Outaouais, les Chaudières, le Grand Calumet, Petites-Allumettes, rivière Creuse, le Rocher-Capitaine, rapide des Chats, Fort Coulonge, la rivière du Renard, Menominee-Marinette, Prairie-de-Chien, Portes de la mort, Pointe aux barques, Forts de Chartres, de Vincennes, Fort Saint Louis … inspirés des langues indiennes ou des surnoms donnés par les Français du Canada (il n’existe pas de Canadiens français ! leur criera, ulcéré, le maire de Montréal. Il n’y que des Canadiens, point à la ligne, et c’est nous ! Les autres, ce sont les Anglais…)

La carte datait de 1906, révisée en 1926 et 1938, avec hachures, courbes de niveau et toutes sortes de signes pictographiques, imprimée en noir de Chine sur un épais papier parcheminé. Elle ne se pliait pas, elle se roulait. Graphiquement, elle était superbe, typographiquement, poétique, avec un air de petite dernière dans la famille des cartes anciennes dont s’était servi Bougainville, par exemple, officier du roi en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans et familier de ces régions. Tous les rapides de la French River y figuraient, parfois en anglais, surtout en français. Au service géographique de l’armée canadienne, les chemins d’eau du Roi de France n’avaient pas démérité.Le Petit et le Grand Récollet, deux rapides annoncés comme « très dangereux » selon la signalisation indiquée en légende, à savoir trois traits transversaux barrant le cours de la rivière : vingt morts d’un coup en 1690, des franciscains gris, dits Robes grises, autrement appelés Récollets. Le rapide des Normands, des engagés des premiers temps, un seul trait mais vint-quatre morts à la remontée, trois canots surpris et leurs équipages massacrés par des Iroquois en embuscade. Le Petit et le Grand Parisien – Parisian Rapids – deux traits le premier, trois le second et dix-huit novices inexpérimentés, noyés et roulés par le courant. La rivière, en ses plus hautes eaux, en avait balayé toutes les croix. Les Grandes et les Petites Faucilles; trois traits, particulièrement meurtrières, d’où leur nom : le flot, enjambant les rochers submergés, prend la forme d’une succession de faucilles en mouvement, les petites d’abord, puis les grandes, corps de bataille en seconde ligne, qui guettent les voyageurs échappés du couperet liquide de l’avant-garde…

On a embarqué, décidés.

Ils apprennent à déjouer les pièges, à évaluer risques et courants, s’enduisent de graisse contre les insectes, maringouins, brûlots et mouches piquantes qui mènent un train d’enfer. Tout un univers.

En compagnie de Jean et de ses trois camarades, nous traversons, assez laconiquement, au rythme des miles conquis à la sueur de leur front et aux cloques de leurs main, des journées au ciel impeccable et des paysages splendides du Canada; nous remontons lacs et rivières, à la recherche d’un contre-courant, nous jaugeons les rapides, nous essuyons les averses diluviennes, nous pataugeons pieds dans l’eau en tirant les canots, nous bivouaquons sur une petite île, trempés jusqu’à la moëlle, à l’abri du canot retourné, à la lueur d’un faible mais rassurant feu de bois. Nous piochons dans nos dernières réserves (22è riz au lard). Nous dressons des ponts avec le passé, avec les fortins bâtis à la hâte, dérisoires forteresses de rondins qui ne constituent qu’un maigre rempart contre les hordes d’Iroquois ou d’Algonquins téméraires ou furieux, toujours impitoyables, parfois alliés aux Anglais. Nous relisons ces siècles d’histoire, humbles et muets devant leur courage nous saluons ces héroïnes, ces héros oubliés, qui sauvèrent leur famille, qui défendirent jusqu’à leur dernière goutte de sang une place, une maison, un campement. Nous rencontrons les ours et les oies sauvages, la grande nature silencieuse et sublime, solitaire. Nous participons aussi à des fêtes qui semblent décalées, accueil en fanfare avec les autorités et la presse, cocktails sur le gazon rasé de frais d’une ambassade, soirées irréalistes dans les bunkers des ingénieurs sur un site de construction – infimes concessions aux joies du voyage libre et sans maître, pour garantir à l’opération un minimum de soutien, de battage, et les fonds nécessaires à la survie de nos quatre coéquipiers.

Nous sommes en 1949, et déjà se dessinent les avant-postes des nouveaux colons : promoteurs touristiques, bâtisseurs de barrage, ingénieurs hydro-électriques, technocrates dessinant les contours de réserves indiennes où les derniers Hurons se glissent dans le rôle de leurs ancêtres, le temps d’une attraction touristique, où les derniers Algonquins noient leur cafard dans la bière bon marché, le whisky et le rhum. Et surtout, le plus pernicieux de tous les colons : le business du tourisme de masse. Déjà, les abords de certains lacs et de certaines rivières se sont émaillés de petits chalets, bateaux à moteur, jolies vacancières en courte jupe faisant du ski nautique. Déjà, sonne le glas d’une authenticité et d’une pureté qu’on ne retrouvera plus. Déjà, en certains lieux, les autocars de tourisme vomissent leurs masses anonymes et molles de voyageurs, déjà, le rafting organisé remplace l’aventure personnelle.

Des radeaux de la taille d’un petit autocar, bardés d’énormes boudins gonflables et pourvus de gouvernails de péniche, embarquent pour le grand frisson tarifé une vingtaine de passagers alignés sur des banquettes à un mètre cinquante au-dessus de l’eau, sanglés dans leurs gilets de sauvetage orange et la ceinture de sécurité bouclée. Une noria de bus et de trucks à plate-forme remonte tout cela au point de départ. La rivière, au cœur de l’été, est tout aussi saturée qu’une aéroport en période de vacances. Comme le Boeing 747 ou tout autre gros porteur desservant des lieux naguère préservés, le raft est un pollueur de rêve, un briseur d’aventure vraie, un casseur d’authenticité, un multiplicateur de parasites. Il introduit la foule là où elle n’aurait jamais dû pénétrer. Le monstre festif n’est plus à l’échelle de la rivière. Il l’écrase de toute sa masse surdimensionnée. Il l’a vaincue. A vaincre sans péril, etc. Autrefois les morts la sanctifiaient. La rivière ne prélève plus son tribut. Elle a perdu son caractère sacré…

Me reviennent, à la lecture de ce passage, les images du Gange au-dessus de Rishikesh, lieu sacré par excellence (comme toutes les villes sur les rives du Gange), envahi lui aussi de radeaux oranges et de touristes criards venant troubler ces lieux de silence et de sainteté, ces grottes d’ermites aux vastes empires d’intériorité dont l’aura délicate emplit encore toute la vallée… sacrilèges multiples de notre époque qui s’est éloignée de ses origines, et de nos contemporains qui ne respectent plus rien. Que faire, sinon refuser de participer à la grande kermesse, s’engager à préserver la nature et l’authenticité, rappeler à l’homme, en toute occasion, qu’il n’est de pouvoir sur terre que temporel, et que le vrai royaume est ailleurs…

Un grand silence nous entourait. M’est revenue une fois de plus cette impression que nous nous mouvions entre deux mondes dans un no man’s land de cent années, ceux des anciens temps nous ayant quittés, ceux des nouveaux temps n’étant pas encore arrivés. Ces derniers se sont rattrapés depuis. J’ai revu Fort William en 1996. Là où cabanaient les sauvages et où nous avions nous-mêmes campé, solitaires, des dizaines d’autocars de tourisme étaient alignés. Il y avait un centre d’accueil, des guides en costumed’époquee, de vrais faux Indiens, des ballots de fourrure dans les entrepôts, de la marchandise de troc, des barils, des canots d’écorce, tout cela joliment reconstitué, avec dioramas, vitrines et sono à l’unisson. Un forgeron forgeait. Un trappeur façonnait des pièges. Des figurants jouaient des saynètes. Fort William était devenu « centre culturel, lieu de mémoire, musée de vie de l’Outaouais ». Des nuées de gamins d’origines variées s’y mêlaient à des bataillons de seniors québecois ou ontariens, à des Japonais, des Etats-Unisiens, des croisiéristes transportés en tapis volant depuis leurs paquebots sur le Saint-Laurent. Qu’est-ce qu’ils faisaient là, sur mon chemin ? Où était ma propre mémoire ? Comment la retrouver dans ce fatras humain ? J’étais pourtant venu à cet endroit. J’y avais rêvé. On avait court-circuité mon rêve. Tous ces gens effrayaient les ombres dont j’avais autrefois senti la présence, en un temps qui n’était ni le leur ni le mien…

Voilà ce qui m’a touchée, dans ce livre : cette angoisse que j’ai de même tant de fois ressentie devant l’inéluctable cours des choses, vers une lente dégradation du monde, de l’environnement, par les parasites humains, devant l’affreuse et perpétuelle tentation de l’homme, à corrompre, détruire, pourrir, désacraliser. Un cri d’amour désespéré, au monde des origines dont nous nous éloignons toujours plus, tels des cosmonautes sevrés de leur capsule, errant pour l’éternité en orbite autour du souvenir d’un monde inaccessible. Voilà ce que je ressens profondément et qui me hante, jour après jour, nuit après nuit, dans ma propre vie.

Ainsi ayant, grâce à ce récit de l’expédition Marquette, suivi quatre jeunes hurluberlus en canot, navigué entre le passé et le présent, ayant constaté l’inexorable cours du temps, s’étant avec eux exclamé ou lamenté, selon le cas, devant les marques admirables ou pitoyables laissées dans leurs sillages (d’eau claire ou de vase) par les explorateurs des siècles passés, ayant rêvé, avec Nicolet se lançant à l’assaut des rapides habillé en mandarin, de découvrir derrière un passage vers la Chine (les rapides conserveront le nom de Lachine !), nous débarquons au terme de cette aventure, essoufflés, époustouflés, un peu nostalgiques et saisis de l’esprit d’aventure. Avec du moins quelque chose de grandi en nous – car ce récit est également une belle et passionnante manière d’appréhender l’histoire et la géographie de l’Amérique du Nord coloniale : le Québec, les Grands Lacs, le bassin du Mississippi (qui, du temps des Français apprend-on, s’écrivait avec un seul p) et les contours des anciens territoires français … On ne peut que regretter, avec l’auteur, que Louis XV ait vendu en 1763 le Canada français à la Couronne britannique, et que Napoléon Bonaparte ait cédé, pour quelques millions de dollars, la Grande Louisiane aux États-Unis en 1803. Et espérer que d’autres mondes, intérieurs peut-être ? soient encore à découvrir – puisque la vaste terre ne semble plus receler de territoires inconnus…

En canot sur les chemins du Roi, de Jean Raspail
Albin Michel, 2005 (ici Livre de Poche)

Je suis partout

Je suis dans la goutte tremblante au bord d’une feuille

je suis dans l’éclair

dans la voix qui clame ou réconforte

dans la fleur et l’arbre

Je suis dans l’espace lointain

dans les cîmes, dans le cristal

des neiges éternelles

je suis dans l’arc-en-ciel

et au fond des océans

Je suis sur la banquise

dans la forêt amazonienne

dans les atholls et dans les nuages

au-delà des nuages aussi

je suis

Dans les entrailles de la terre

dans la lave du volcan

je suis dans le vent qui hurle

dans la spirale

dans l’escargot

dans le métal et dans le feu

je suis dans l’aiguille de pin

dans l’étoile aux confins de l’univers

je suis dans la pierre

dans l’eau vive qui jaillit

je suis dans la biche, le lapin

le cerf, l’ours et le renard

Je suis dans l’amour

dans la joie

dans les pleurs et la détresse

je suis dans les chutes vertigineuses

dans le vide

dans le silence et dans l’absence

Je suis dans le brin d’herbe

dans la noirceur et la lumière

je suis dans la nuit

dans l’aurore spectaculaire

je suis dans les os, dans le sang

dans les profondeurs du cœur

je suis dans ce corps

qui aime, qui souffre et qui rit

je suis Cela

(c) DM avril 2025

Alla breve

Le soir descend, lentement

et range les affaires du ciel

en gros paquets haletants

Le vent lisse ses plumes vertes

et caresse les pentes sombres

qui s’abîment, englouties dans l’ombre

L’air humide et froid

se pose contre ma joue, maigre récompense

y dépose un baiser de givre

Le jour luisant de pluie qui a déroulé

ses longs bras incadescents

en profite pour faire sa pirouette

Entre en scène une torpeur languide

hébétante comme un grand vide

où sonne le souvenir d’un air de clarinette

,

25 décembre