Note de lecture

Humus ou l’épopée de l’humanité

Je commence l’année par la lecture d’un livre offert par mon père : Humus, de Gaspard Koenig. Comme son nom l’indique : retour à la terre, au tout petit, au travail humble des vers et bactéries qui compostent le sol – une grande leçon d’humilité. Drôle et caustique à la fois, envoyant une volée de bois vert aux dérives de notre époque, tant celles de la société bétonnée et algorithmée que nous subissons de plein fouet, qu’à celles des éco-révolutionnaires qui s’illusionnent sur la capacité à changer le monde par leur seule volonté de bien faire : naïveté suprême face à la mécanique bien huilée du progrès. Dans les deux cas, le précipice gronde et appelle.

Je finis ce livre en larmes : larmes de détresse devant l’inutilité de l’homme, devant ses rêves de retour à la nature et ses illusions en déconfiture, devant ses combats perdus d’avance. Larmes devant l’insondable inéluctabilité de son destin : celui de périr et disparaître, individuellement et, peut-être, collectivement, avec toutes les autres espèces de cette planète, que quelques poignées de milliardaires, financiers, lobbyistes et politiques (et tout ceux qui, par leur complaisance, collaborent avec leurs agissements), jouisseurs, égoïstes et belliqueux sont en train de mener à leur perte. Larmes devant la déroute de l’expérience humaine, enflée de manière grandiloquente, embaumée, infatuée et, en fait, ne ressemblant à rien d’autre que le destin d’un ver de terre. Sauf que celui-ci ne réfléchit pas à son sort et que l’homme, pour se sauver psychologiquement, pour ne pas sombrer dans l’abîme de son désespoir, n’a plus que l’espoir d’une autre vie, réincarnée ou sublimée dans d’autres dimensions, d’autres galaxies, d’autres univers parallèles… ou transmigrée à travers l’humus que deviendra son corps, à d’autres étapes du cycle naturel et de la Vie… et n’a plus comme dernier recours pour vivre encore à peu près heureusement ses dernières années, que l’humble reconnaissance de sa toute-petitesse, la fin de son amnésie hypocrite vis-à-vis des faussetés qui l’ont convaincu de se détourner des véritables faits et du sens de l’Histoire, de se bloquer les yeux avec des peaux de saucisson sur sa véritable origine et ses devoirs d’existence exigés par le Vivant, de s’enorgueillir de ces « progrès » ridicules et souvent destructeurs, et s’inventer une légende mortifère, celle de l’humanité toute-puissante, créatrice de bien-être et de luxe, guerrière et discriminante, qui se positionne en maître de la planète, veut faire la loi et décréter le juste, mais éloignée de ce qui fut sa véritable raison d’être : suivre un chemin spirituel dans ce monde matériel qui, faute de crédit restant, ne peut s’achever que dans la catastrophe, sauf si…

Face à l’irrémédiable déroute de l’humanité, par-delà toutes les vanités, les ambitions et les illusions que chacun se fait de son pouvoir créateur, il ne nous reste qu’à reconnaître et vivre profondément, par le ressenti et l’acceptation, la réalité de notre appartenance au cycle de la vie, et rien de plus : nous sommes arbre qui croît, qui fait des fruits ou pas, glands qui retournent à la terre et donnent d’autres arbres ou pas, écorce, branchages et feuilles qui retournent à la terre et se décomposent, participant du prochain avènement d’un cycle.

Propulsée par la soudaine réalisation de l’histoire miraculeuse et éphémère de sa création ou de son apparition (selon qu’on croit à une intention ou pas), de son passage sur terre et de son éternel renouvellement, l’humanité peut alors reprendre sa place et pas plus que sa place au cœur d’un univers grouillant de vie et gluant de mucus : c’est au prix de cette prise de conscience et à ce prix-là seulement que l’on pourra envisager, pour l’humanité, un chapitre XXIII.

Ce livre a reçu le Prix Jean Giono et je comprends leur affinité : non pas tant dans le style (qui est aussi décapant que celui de Giono respire la force tranquille) que dans le cri puissant jeté au vent, contre les excès du modernisme, et les dérives du nouvel écologisme – qu’il soit start-upien ou révolutionnaire… et pour la défense de la terre, et d’une certaine homéostasie de l’humain avec le reste du vivant – entendu comme la large palette des règnes : animal, végétal, minéral – avec lequel nous partageons ce séjour sur terre.

Car, j’en suis pesuadée, le minéral a une vie, lente et millénaire, qui s’exprime dans les strates géologiques, dans la chaleur et l’humidité, dans la matière, le volatil et le liquide, dans l’explosion et la rétraction, dans le mouvement, aussi imperceptible soit-il, dans l’instinct de préservation et d’expansion, et dans la dissolution : qu’est-ce d’autre que cela, la vie?

Humus, de Gaspard Koenig,
Les Editions de l’Observatoire, 2023

texte et photos (c) DM, janvier 2024

Avis de parution

Je suis très heureuse de l’annoncer :

mon premier recueil de poésie verra le jour cet été !

Le nombre de tirages étant limité, vous pouvez d’ores et déjà réserver votre exemplaire*, par exemple en me laissant un petit commentaire ci-dessous – ou en me contactant directement.

Imaginons que les étoiles du ciel se penchent sur nos berceaux pour nous murmurer des comptines, des berceuses, des chants de consolation, des mélopées d’espoir … ces chants deviendraient peut-être les poèmes qui vous sont livrés ici.

Ce livre est une invitation à une balade poétique et musicale au pays des vivants. En commençant par le crépuscule, il s’articule autour de quatre moments charnières de la journée, symbolisant la traversée des ténèbres pour atteindre la lumière. Ainsi va-t-il de chacun, ainsi va-t-il du monde.

Chaque étape de cette traversée initiatique est réhaussée d’une proposition d’écoute musicale pour accompagner le chant des mots et laisser s’exprimer la voix des émotions.

Cette promenade a été imaginée par Delphine Marie, écrivain-auteur de poèmes et de carnets de voyage, blogueuse, aventurière du monde et de l’esprit, amoureuse de la nature et de la vie. Sa poésie, suspendue entre le monde de la matière et celui de l’esprit, est une quête du grand vide, de l’unité, de l’espace où la boucle se ferme, où tout se résout, où il n’y a plus de questions.

Voici en avant-première un petit aperçu :

(cliquez sur les flèches ou balayez pour parcourir les 8 pages)

(c) Textes et illustrations Delphine Marie été 2023

* 20 € + frais de port

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Nocturnes

Lisez en écoutant :

« For Your Love » (Jacob Gurevitsch Arturo Sandoval)

Balbutiements de la lune

aigre cri de la mouette

flux et reflux du temps perdu

temps présent sur la corde raide

le monde s’effondre et se déglingue

reflets nacrés sur le mazout

à coeur vaillant rien d’impossible

(c) DM 2023

Le pouvoir de l’instant

Ferme tes yeux, tes oreilles aux horreurs du monde

plonge en-dedans

regarde la merveille qu’est la vie en toi …

respire, respire, respire,

ne te laisse pas abattre

la seule chose qui compte

c’est l’étincelle en toi

qui vit, qui brille, qui rayonne

et qui porte en elle

le germe d’un monde futur,

d’un monde meilleur

Fais grandir cette graine,

jour après jour,

patience dans l’azur …

arrose-la, nourris-la, parle-lui tendrement,

donne lui de l’amour,

assure-toi qu’elle n’a pas froid

ni trop chaud, ni trop au sec

prends soin d’elle comme un nouveau-né

fragile et tout plein de l’espérance qu’il porte

Ecoute cette petite voix discrète en toi

celle qui te dit de ne pas baisser les bras

celle qui te donne la force

de sourire et de chanter, encore …

Qui est chaleur, qui est lumière

cette petite flamme au fond de ton coeur

qui se redresse après chaque tempête

Il n’y a que l’instant qui compte

et en lui réside le pouvoir de l’atome

celui de faire tout imploser

et changer la façon dont est conduit le monde

Ecoute cette petite voix,

pardonne, rayonne, rassemble tes souvenirs

Fais de ta vie une danse

gère tes échecs, tes déprimes

réjouis toi de tes succès

brille de ton feu sans vouloir écraser quiconque

respecte la voix de chacun

et son apport au monde

assume et continue ta route

le regard droit

la démarche sûre

l’aura d’amour qui te protège autour de toi

chaque instant est précieux

et porte en lui le germe d’un avenir radieux

Tu as le choix d’être heureux

Virevolte

Virevolte

Révolte qui sourd

grondement des vieux loups dans la forêt profonde

familière et féconde

qui nous ensemence et nous nourrit

Humus des années passées à comprendre, à grandir

Craquement sec dans la nuit épaisse

une branche enfin prête à céder sous nos pas

après des années de décomposition

la face de l’ombre

plonge son regard

en nous

fait volte-face

et libère la clarté qui dérange

Virevolte

Au goût amer des feuilles mortes

se mélangent les sucs des insectes qui grignotent

écorces, brindilles, pousses tout justes sorties

et les sables éphémères, en volutes émouvantes

se rappellent à notre conscience ensauvagée

en tempêtes

tourbillonnantes

de spirales enfumées

Lames de fond sur le gouffre de l’âme

qui cinglent tout sur leur passage

Virevolte

Tout revient tournoyer autour de nous

en longs lambeaux effilochés

à moitié digéré, à moitié consommé

tout revient nous obséder

demander son compte

travailler notre naïveté

en saccades obscures

cycles absurdes dont nous peinons à sortir

et tout tourne sans cesse

en vagues déferlantes

qui nous hypnotisent et nous hantent

Virevolte

Tout autour de nous n’est que pensées, émotions élaborées

émanant du monde subtil

Toute forme autour de nous s’estompe

des ombres se redressent et viennent réclamer leur dû

raclant le sol et rechignant à évoluer

avant de retourner en poussière

tout n’est que spirale du vivant

apparu, transformé, disparu

Virevolte

Tout autour de nous vibre et se dilue

comme des lucioles

dans l’air qui sature et étincelle

Tout n’est qu’Amour et confusion

Tout n’est que Paix et illusion

(c) DM

Bribes

Les nuages se clairsèment et le ciel réapparaît
Un instant il est bleu,
l’instant d’après blanc comme le lait
Une goutte tournoie dans un éclair de vent
J’observe ma voix qui la suit en dansant

Un carré de TGV où 4 femmes se lisent
et se répondent dans le silence de leurs vies en filigrane
des regards noisette, bleus ou soubise…
qui s’éclairent quand le soleil s’invite
se font et se défont
se croisent et se décroisent
dans un soupir retenu qui plane
sur leurs lèvres sans jamais éclore complètement

Baisers d’hiver qui brisent leurs chaînes et jamais ne désespèrent de trouver une joue sur laquelle se poser
La vie a des surprises qui nous ramènent sans détour au flot du jour
La vie a de ces détours qui nous prennent par surprise la douceur peut entrer par chaque pore au moment où on s’y attend le moins
La vie a de ces pauses cacahuètes qui sonnent comme un clairon lorsque notre cœur est ouvert à la fête

Mon cœur a la fragilité d’une fleurette frémissant dans les pétales du vent
un jour le vent d’ouest le retourne une autre fois c’est le vent du nord froid et distant qui le saisit vent du sud et il chante des flamencos vent d’est il rentre dans son for intérieur pour explorer ses grandes steppes

(c) DM

Le pouls de la Terre

C’est une large vallée entourée de falaises

ocres, rouges, chocolat

et ombragée d’oliviers

une rivière la traverse

au couchant

les roches s’empourprent de rouge flamboyant

chocolat, cannelle, orange,

rochers de pierre tendre,

façonnés par le vent, la foudre, le gel, le soleil et l’eau

sable blond

où crapahutent léopards, babouins et marmottes

lézards, petites antilopes

où le jour s’écrase en une chaleur tournante

comme dans un fourneau

rochers pulvérisés

chaleur dense rivière cascades et piscines enrochées

vent éclair orage tourbillonnant 

horizon tournoyant

le cœur de la terre qui pulse

vallées fertiles et roches desséchées

atomisées sous l’effet du soleil 

où alternent

canicules et inondations

où poussent les citrons les mangues les abricots les amandiers et les olives

falaises déchiquetées

buissons piquants aux senteurs acides

herbes citronnées et amères

arbustes aux odeurs de terre

étoiles explosées comme des diamants

nuit pure, vénus incandescente

ciel abondant en légendes anciennes

terre ancestrale des bushmen

peintures évoquant les transes chamaniques

invocation à l’esprit de l’éléphant

pour guérir le monde

les feuilles chantent au murmure du vent

comme des gouttes de pluie

un petit bout de provence un petit goût d’algérie

au bout du monde retrouvés

(Monts aux cèdres, Afrique du Sud, mars 2022)

(c) DM

The Pulse of the Earth

It is a large valley bordered by sandstone cliffs

shadowed by olive trees

a river runs through it

blocks of rock of potent origin

scissored in lacy designs

by lightning, water, sun, frost and wind

forced into shapes never seen

orange, terra-cotta, cinnamon

and the green, the evergreen of life

the scent of soil and acrid bushes

pungent leaves of thickets

wind sand and scorching rocks

lizards and duikers

ancestral land of the Bushmen

where live the leopard, baboon, antilopes

extreme land

either withered with heat or flooded

where grow the olive, almond, citrus and mango

stars exploding in diamonds

ancestors stories abound

a planet bright as a lighthouse

silence, wind, stars, rock,

sun, moon, water, birds,

river, cascade, hand paintings

rocks carved by the elements

heart of the earth pulsing

beauty beyond all thinking

majestuous features

parchment land, sizzling sandstone

hieratic cliffs

enigma demanding an answer

millions of years engraved in these rugged shapes

proteas, ericas, dassies and butterflies

discreet animal life, programmed to survive

bushes turned into gnarled shapes

colours as vivid as the sky

big skies as blue as the ocean itself

wild ether, unaffected

by the turbulence of humans below

sunsets baking in accomplishment

mountain, steady wall of ochre, red, chocolate

iron filaments in the stone

the elusive presence of the shy cape cobra

weaver birds, guinea fowls,

and the million invisible life

ever struggling for perpetuation

Life, ever evolving, ever transforming itself

mineral reign, animal, vegetal, and human, cohabiting

exchange of the hearts, bleeding with love

echoes of ancient memories

genes pairing and assembling

my genes responding to the call

Inner, irresistible call of blood

cellular coherence, proximity

Life in its kingdoms, ever renewed,

cells responding to each other

Desert call

Silence of the subtle matter

in the wind’s soft murmur

Vibration

Harmony

Life passed on a million years

astral light, merciless heat

rooted soul of the elements

the joy of leaves fluttering in the wind

making the sound of rain drops

windows shut to the scorching afternoon heat

the soft carpet of grass

giving in under the feet

foot imprints shaping the sand

paths of human and animal kind

rock paintings telling stories

of ancient shamanic trance

calling unto the elephant spirit

to come and heal the world

Very old tales told and seen

traces of ancient remedies

memories of past things

lived and gone

I want to stand up and scream : Happiness !!

(Cederberg, South Africa, march 2022)

(c) DM