Qui suis-je, qu’un amas de cellules, d’ions et de protons ?
Qui suis-je, que le vide qui est en moi ?
Qui suis-je, que l’énergie qui traverse ce vide en vibrillonnant ?
Se laisser traverser par tout ce qui se présente….
Qui suis-je, qu’un amas de cellules, d’ions et de protons ?
Qui suis-je, que le vide qui est en moi ?
Qui suis-je, que l’énergie qui traverse ce vide en vibrillonnant ?
Se laisser traverser par tout ce qui se présente….
La Vie devant Soi : évidence et ironie
Une histoire d’amitié et de loyauté : deux êtres liés par le sort, indépendamment de leur volonté. Pour Momo, Madame Rosa est une mère par procuration, celle qu’il n’a jamais eue, ni de père d’ailleurs. Pour Madame Rosa, Momo est sa bouée de sauvetage, son repère, et celui qui en retour prendra soin d’elle dans ses vieux jours et aura, malgré son tout jeune âge, la charité de l’accompagner comme elle l’entend, vers le grand départ.
Momo n’est pas dupe, c’est loin d’être une belle femme, cette grosse mama juive devenue impotente avec l’âge, qui se farde et se parfume et ressasse sans cesse les mêmes souvenirs dans son kimono japonais. Mais elle a le coeur sur la main et c’est pour cela, sans doute, que parfois Momo la trouve belle, même au pire de sa dégénerescence.
Prix Goncourt 1975 : sous le pseudonyme Émile Ajar, se cachait Romain Gary – auteur de confession juive né en 1914 à Vilnius dans l’Empire russe, élevé par sa mère et arrivé en France à Menton en 1928 – qui avait déjà décroché un premier Prix Goncourt en 1956 pour Les Racines du Ciel…
Le plus grand canular de l’histoire de la Littérature ? A l’âge de soixante ans (âge où est morte sa mère, celle qui aura institué toute sa vie ainsi qu’il le raconte dans La Promesse de l’Aube), Romain Gary, quelque peu entré en disgrâce littéraire depuis l’époque de ses premiers succès, et peut-être libéré de l’emprise maternelle, s’invente enfin un Autre, un Alter Ego, un écrivain nouveau qui lui permet de se renouveler, se recréer, et sous la plume duquel il signera quatre romans.
« À partir d’un certain degré de notoriété les types deviennent prisonniers de leur image » dira Romain Gary sur les antennes. C’est sans doute pour y échapper qu’il inventa cette faribole. Pris au dépourvu dans la course au Goncourt, il demande à son petit cousin Paul Pavlowitch d’endosser la personnalité d’Émile Ajar…
Ainsi dans sa vie Romain Gary aura été le seul écrivain à recevoir deux fois le Goncourt !
Malgré des signes avant-coureurs qui auraient pu le faire démasquer, ce n’est qu’après sa mort que la supercherie sera révélée, grâce à un court récit écrit de sa main et envoyé à Gallimard le jour où il se donna la mort, Vie et mort d’Émile Ajar.
La Vie devant Soi est un roman sur la vie à Belleville dans un immeuble plein de noirs et d’arabes et de juifs dans les années 70. Un roman qui chiale qui pue et qui respire comme la vie grouillante de ces quartiers. Écrit en style quasi-télégraphique et enfantin avec le minimum de ponctuation car c’est pour mieux représenter le désarroi d’un gosse qui grandit sans rien comprendre et qui apprend la vie par à coups. La vie en bigoudis qui se traîne et s’insinue même quand on veut pas la regarder en face. La vie en seringues d’héroïne et en femmes sans rescousse qui se défendent en vendant leurs atours sur les trottoirs de Belleville des Halles ou de Barbes.
Momo est un enfant de prostituée mis en pension « clandé » (clandestine) chez une vieille femme juive rescapée du Vel d’Hiv qui aimerait bien mourir parce qu’elle perd la tête mais qui ne peut pas. Après tous les gamins qu’elle a élevés (elle-même ancienne prostituée avec les honneurs) il ne lui reste que Momo son préféré, celui qui n’a jamais eu père ni mère (en fait, on aura le fin mot de l’histoire…). Momo le gamin raconte l’histoire avec sa gouaille sa pudeur son désespoir ses fautes de français et sa naïveté de gosse qui est en train de devenir adulte. Au cours du livre il a d’abord dix ans puis quatorze d’un seul coup comme ça il prend un coup de vieux rapport aux faux papiers qu’on lui avait fait. Il est entouré d’une bande originale, les quatre frères Zaoum déménageurs (bien pratique quand il faut soulever la grosse Madame Rosa) Monsieur Hamil ancien marchand de tapis qui a lu Victor Hugo (mais qui le confond parfois avec le Koran) et qui est en train de devenir vieux et con Monsieur Walumba l’éboueur au grand cœur et toute sa clique africaine qui viennent danser peints en couleurs devant la vieille Rosa pour lui ramener ses esprits, le docteur Katz vieux juif qui veut mettre Madame Rosa à l’hôpital mais elle elle ne veut pas car « je ne veux pas vivre plus que c’est nécessaire et ce n’est plus nécessaire« , et Madame Lola la travestie au Bois de Boulogne ancien champion de boxe au Sénégal qui casse la gueule à ses clients mal inspirés qui pensaient pouvoir lui mettre une trempe… Il est élevé en quelque sorte par tous ces personnages hauts en couleurs qui lui servent à tour de rôle de père de mère de frères et de sœurs.
Et ainsi, on lui dit un jour qu’il a « la vie devant soi » ?… mais qu’est-ce qu’il en a à faire de la vie « qui peut être très belle mais qu’on ne l’a pas encore trouvée et qu’en attendant il faut bien vivre »… ?
Une grande leçon de sagesse, drôle et touchante, où la vie change de couleur au gré des péripéties que traverse le jeune Momo devenu adulte trop vite.
« Le bonheur, c’est une belle ordure et une peau de vache et il faudrait lui apprendre à vivre. On est pas du même bord, lui et moi, et j’ai rien à en foutre. J’ai encore jamais fait de politique parce que ça profite toujours à quelqu’un, mais le bonheur, il devrait y avoir des lois pour l’empêcher de faire le salaud. »
« Monsieur Hamil aussi, qui a lu Victor Hugo et qui a vécu plus que n’importe quel autre home de son âge, quand il m’a expliqué en souriant que rien n’est blanc ou noir et que le blanc, c’est souvent le noir qui se cache et le noir, c’est parfois le blanc qui s’est fait avoir. Et il a même ajouté, en regardant Monsieur Driss qui lui avait apporté son thé à la menthe : « Croyez-en ma vieille expérience. » Monsieur Hamil est un grand homme, mais les circonstances ne lui ont pas permis de le devenir. »
« Je voudrais aller très loin dans un endroit plein d’autre chose et je cherche même pas à l’imaginer, pour ne pas le gâcher. On pourrait garder le soleil, les clowns et les chiens parce qu’on ne peut pas faire mieux dans le genre. Mais pour le reste, ce serait ni vu ni connu et spécialement aménagé dans ce but. Mais je pense que ça aussi ça s’arrangerait pour être pareil. C’est même marrant, des fois, à quel point les choses tiennent à leur place. »
« J’ai léché ma glace. Je n’avais pas le moral et les bonnes choses sont encore mieux quand on a pas le moral. J’ai souvent remarqué ça. Quand on a envie de crever, le chocolat a encore meilleur goût que d’habitude. »

texte (à part les citations) et photo (c) DM, février 2024
illustration de couverture : comme signé sur l’image
Le Mas Théotime, plongée de nuit dans une Provence sanguine
Je (re)découvre Henri Bosco, un auteur que je pense n’avoir jamais lu auparavant, bien que son nom me fût toujours familier – sans doute, grâce à une institutrice d’école primaire, et à un polycopié à l’encre violette, inséré dans un cahier de poésie ? … Car sa prose l’est, poétique. Petit frère ou plutôt prédécesseur de Jean Giono, chantre d’une Provence exquise et secrète, sauvage, ne s’offrant point au premier regard, il explore les solitudes de l’homme et des paysages, enfouies entre les sillons, les collines et les friches. Son livre Le Mas Théotime m’a rappelé Un de Baumugnes, Colline, ou encore Que ma joie demeure, de Giono : tant par son style (un peu plus lent et attentiste cependant), que par le parfum de France tranquille que nous tenons imprégné dans nos gènes…
(je fais un aparté : à nous, générations d’après-guerre qui avons eu le bonheur de connaître encore un grand-père à la campagne… le grincement de la roue d’une carriole, la course effrénée des poules affolées par le cliquetis métallique du portail du poulailler, les lapins dans leurs clapiers ou l’odeur d’eau verte et sucrée des potagers et des vergers…. mais je m’égare !) …
… tant par son style donc, et les parfums de campagne et d’armoire à linge qui semblent s’évaporer des pages jaunies du livre de poche, que par son sens dramatique et l’atmosphère pesante qui émane de leurs lignes, comme si leurs auteurs avaient su renifler, avec quelques décennies d’avance, la terrible agonie de la France rurale que l’on déplore aujourd’hui. En effet, dans un cadre idyllique, où tournoient, sans menacer toutefois le bonheur des vivants, les ombres des ancêtres, où rougeoient les clameurs du couchant et où le lait fume dans les bols ébréchés, sur la grande table en bois du petit déjeuner, le drame latent qui transpire de ces pages en apparence tranquilles, laisse présager d’un dénouement compliqué, pour ces existences dont l’avenir se trame, avec elles, malgré elles.
Pourquoi Henri Bosco est-il tombé, comme tant d’autres, en désuétude ? Parce qu’il décrit un mode de vie sain, lent et intériorisé, propice à la réflexion, qui manque tant à notre époque surchauffée ? Parce que les valeurs qu’il représente – vertu familiale et retenue sociale, modestie, prudence – n’ont plus beaucoup cours aujourd’hui ?
Le Mas Théotime est un livre d’une rudesse emmitouflée de molleton, un livre qui sent bon la paille et la garrigue, les collines du Lubéron et l’eau des sources. Qui parle de la terre comme d’une personne, avec ses exigences, ses incertitudes et ses gratifications. Qui parle du ciel, de la pluie et des nuages comme d’un film merveilleux et parfois terrifiant, et des saisons comme d’un cycle éternel qui constitue la trame de la vie. Un livre qui nous fait sentir au plus profond de nous, l’attachement à une vieille bâtisse familiale et aux terres qui l’entourent, bichonnées, travaillées, honorées et récompensant de ses fruits des générations de mains et d’outils laborieux.
Qui nous rappelle à nous-mêmes, à nos noirceurs, aux tréfonds cachés de notre âme, et à la lucidité qui s’impose, pour nous en extirper, nous élever et sortir grandi, prenant opportunément les décisions justes et sages, celles qu’impose l’enracinement à la terre et le respect des lois naturelles… Dans un village de Provence, deux familles alliées se voient unies par de nombreux mariages, entre cousins comme ils s’en faisaient tant avant. Au milieu des aléas de la vie, un jeune garçon, sauvage et ténébreux, n’ose exprimer l’amour pour sa cousine vive comme l’air qui déstabilise son caractère terrien. Il rejette donc ces doux sentiments comme une mollesse de cœur pour laquelle il ressent une instinctive répulsion, comme s’il allait s’y noyer, ou perdre quelque chose au plus précieux de son être.
C’est un livre qui parle du sang, celui de nos ancêtres et de leur présence autour de nous.
Qui parle de la voix amicale des gens avec qui l’on vit, même dans le silence, des objets familiers qui nous entourent, et de la chanson du quotidien, répété dans ses gestes et multiple par ses humeurs, le temps, les événements.
Qui parle de choix, de silences portant leur propre compréhension des choses, de communication non verbale, d’instinct et de patience.
Qui nous emmène dans le monde de la terre, ce monde paysan qui fait sourdre en nous nos propres racines paysannes – car qu’était la France d’antan sinon un monde essentiellement paysan ?
Question bien d’actualité, il me semble…. voici un petit extrait sur le monde agricole… enfin ce qu’il était !
« J’avais depuis deux ans établi ma vie sur des lieux dont j’éprouvais la bienfaisance. Cette terre est forte et nourricière d’âme. Mon être s’y alimentait à des sources calmes; et j’arrivais parfois, sous l’afflux de cette fraîcheur qui s’épandait dans tout mon corps, à mêler mes deux sangs ennemis.
« Pour les êtres qui m’entouraient, ils m’apportaient des satisfactions et des soucis pareils à ceux qui me venaient de la terre. Les soucis qu’elle donne sont mâles et d’une progressive pénétration. Car elle satisfait à ce besoin inné de lenteur solennelle et d’éternel retour que seuls la croissance du blé ou le verdissement des vignes offrent à l’homme qui est aux prises avec la grandeur et les servitudes agricoles. »
Le vieux métayer Alibert qui parle peu, ses mains laborieuses posées sur la table quand il réfléchit ou attend une réponse, en signe de confiance. En lui coule le sang des veines de la terre, et la douce amertume des erreurs ou infortunes de ses ancêtres qui lui ont fait perdre leur propre terre.
Marthe, sa femme, saine, intuitive, ne posant pas de question mais toujours au fait de la meilleure et juste chose à faire.
Son fils, Jean, discret, dans la force de l’âge, et Françoise sa fille, brune et solaire, au visage franc et aux yeux directs.
Le voisin Clodius, cousin éloigné, teigneux et envieux, qui hante les lisières de la propriété dans l’espoir de faire fuir ce cousin arrivé de la ville et dont il se serait bien passé.
Le propriétaire, Pascal, sombre mais conscient de ses faiblesses, impétueux mais se maîtrisant, honnête avec lui-même et se méfiant de ses coups de sang, se coulant dans la légèreté du jour comme dans l’épaisseur du soir, avec la confortable impression du travail accompli et la satisfaction d’être parfaitement à sa place. Heureux de ce qu’il possède et ne renâclant pas sur ce qu’il n’a pas.
Geneviève, la cousine un peu dissolue, aérienne et passionnée, qu’il a secrètement toujours adorée mais jamais osé le lui dire, qu’il a repoussée même, et qui surgit dans sa vie, précédée de sa réputation, qui vient se réfugier chez lui, trouver l’apaisement des jours qui se ressemblent et de la nature qui console. Avec elle, entrera dans la ferme, un passé mouvementé…
Des personnages qui, tous, vont à leur destin, certains sans hâte, vaquant aux labeurs du jour et au repos de la nuit sans plus s’attarder sur de lointaines questions, et d’autres, tourmentés ou passionnés, qui y courent avec précipitation, saisissant les branches sur le côté du chemin pour s’y accrocher et accélérer ainsi l’inéluctable aboutissement de leur fragile existence terrestre.
Sur ce fond de vie campagnarde paisible vient se greffer un formidable suspense à la Hitchcock, qui m’a fait frémir d’impatience et frissonner d’anticipation deux ou trois nuits durant !

« Les médisances ont une telle force qu’elles remonteraient le fil du vent. Sans doute peuplaient-elles les airs, où je les respirais sans le vouloir. »
« Clodius espérait ainsi me dégoûter du bien et m’inspirer le désir de retourner à la ville. Selon lui, je n’aurais jamais dû en sortir. J’étais un intrus. Mais, soutenu par les Alibert qui ont beaucoup de patience, je sentis s’éveiller en moi une ténacité si paysanne que je fis tête assez bravement. »
« Geneviève était Métidieu jusqu’à la racine des ongles. Elle ne vivait pas, elle dansait. Sa vivacité me déchirait le cœur. Car mon amour est lent à se poser; il lui faut des objets un peu lourds et qui longtemps restent en place. Pour aimer j’ai besoin d’abord de m’attendrir et non pas d’admirer. Mais d’ailleurs comment admirer (du moins sans jalousie) une âme qui rit en plein vol quand on ne peut soi-même s’élever que faiblement au-dessus de la terre ?
(…)
« Elle était déjà grande, leste, un peu rousse, hardie et offrait alors quelque image d’une créature du vent, s’il en est. Ces créatures-là on peut bien les aimer, je pense, mais on ne les retient pas longtemps à la portée de son amour. »
« L’air n’est pas mon élément, mais la terre; et j’aime les plantes parce qu’elles vivent et meurent là où elles sont nées. «
« C’est elle qui me révéla cette puissance et aussi cette qualité d’abri moral qui émane des murs du mas Théotime. La douceur m’en était depuis longtemps perceptible, mais je ne savais pas en définir la nature. Geneviève trouva le sens de la maison dont le signe s’était perdu depuis tant d’années. Loin d’y apporter le désordre, elle y venait chercher l’apaisement. Car elle avait imaginé sans doute que nous ne bâtissons jamais pour nous abriter seulement des fureurs de l’hiver, mais aussi pour nous mettre à couvert des mauvaises saisons de l’âme. «
texte et illustration (c) DM, janvier 2024
Je serai brève (parce que ça n’en vaut pas plus) : cette cabale soit-disant culturelle contre Sylvain Tesson m’horrifie. On peut certes ne pas apprécier le personnage : une sorte de gentleman aventurier, moitié baroud, moitié gouailleur, arborant la chevalière au doigt, d’une intelligence brillante et d’une culture traditionnaliste et plutôt aristocratique, qui l’amènent à se projeter parfois d’une manière un peu hautaine… j’ai mis personnellement du temps à me faire à son style. Mais, à une époque où certains candidats au bac français ne connaissent pas le sens du mot « ludique » (véridique, vu l’an dernier), on ne peut pas ne pas reconnaître la qualité de ses récits. Ni éviter d’être happé dans son univers, à la fois onirique et réaliste, mythologique et accoudé au présent. Ceux-ci (ses récits) sinuent à la fois sur la surface de la terre et dans les profondeurs de l’âme humaine, à la recherche des racines de notre civilisation, autant que des détours d’un simple chemin de traverse, de traces perdues dans la neige ou de bêtes élusives… avec un amour généreux et une passion contagieuse.
J’espère bien que cette tribune stupide, publiée par des soit-disants poètes (dont l’instigatrice, d’après des bribes que j’ai pu en lire, ne commet, en fait d’écrits, qu’un plat étalage de ses fantasmes sexuels – on est donc tombé bien bas) – n’aura pas de suite; de là à dire que le talent engendrerait la haine, il n’y a qu’un pas… Heureusement, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer ce sectarisme, cette violente atteinte à la liberté d’être soi, d’être poète ou écrivain et d’avoir des convictions morales, familiales ou politiques.
Vraiment, la révolution culturelle à la maoïste que nous vivons est effarante, et je ne puis donner mon appui à la dictature du prolétariat littéraire qui s’infiltre dans notre société, relayée par certains medias (heureusement de moins en moins nombreux). Certes, on n’envoie personne au goulag (pas encore) mais ce rituel de crucifixion publique a quasiment la même portée symbolique, peut-être même plus forte.
S’ils devaient écouter toutes les voix dissonantes, j’imagine assez le casse-tête du comité du Printemps des poètes, dont les délibérations pourraient alors ressembler aux exclamations d’Alonzo et Ramon dans Tintin (les deux bandits de l’Oreille cassée qui ne savent pas viser) : celui-ci ? « trop à drrrroite! », et celle-là ? « trrrop à gauche » !, bref, comme dirait le perroquet, « Carrrrrramba, encorrr raté » !!!
Sur ce, je tire mon chapeau à Sylvain Tesson dont les ventes de son dernier livre (Avec les fées) explosent, marque de sa réelle popularité en France. Pour ma part, j’ai hâte de découvrir ce récit et je me réjouis sincèrement du succès de son auteur.
Pour une fois, le Figaro ne me déçoit pas avec un peu d’humour :
« Quelques idées pour remplacer Sylvain Tesson au Printemps des poètes » https://www.lefigaro.fr/livres/quelques-idees-pour-remplacer-sylvain-tesson-au-printemps-des-poetes-20240125
« Depuis quand être de droite ou de gauche est constitutif de l’art du poète? » https://www.lefigaro.fr/vox/culture/petition-contre-sylvain-tesson-depuis-quand-etre-de-droite-ou-de-gauche-est-constitutif-de-l-art-du-poete-20240119
et une pointe de sarcasme : « Patrice Jean : les pétitionnaires savent-ils que Baudelaire était réactionnaire? » https://www.lefigaro.fr/vox/culture/patrice-jean-les-petitionnaires-savent-ils-que-baudelaire-etait-plus-reactionnaire-que-tesson-20240121
Ni Causeur, mais je n’en attendais pas moins d’Elisabeth Lévy et son équipe : https://www.causeur.fr/sylvain-tesson-parrain-printemps-des-poetes-petition-liberation-274832
Humus ou l’épopée de l’humanité
Je commence l’année par la lecture d’un livre offert par mon père : Humus, de Gaspard Koenig. Comme son nom l’indique : retour à la terre, au tout petit, au travail humble des vers et bactéries qui compostent le sol – une grande leçon d’humilité. Drôle et caustique à la fois, envoyant une volée de bois vert aux dérives de notre époque, tant celles de la société bétonnée et algorithmée que nous subissons de plein fouet, qu’à celles des éco-révolutionnaires qui s’illusionnent sur la capacité à changer le monde par leur seule volonté de bien faire : naïveté suprême face à la mécanique bien huilée du progrès. Dans les deux cas, le précipice gronde et appelle.
Je finis ce livre en larmes : larmes de détresse devant l’inutilité de l’homme, devant ses rêves de retour à la nature et ses illusions en déconfiture, devant ses combats perdus d’avance. Larmes devant l’insondable inéluctabilité de son destin : celui de périr et disparaître, individuellement et, peut-être, collectivement, avec toutes les autres espèces de cette planète, que quelques poignées de milliardaires, financiers, lobbyistes et politiques (et tout ceux qui, par leur complaisance, collaborent avec leurs agissements), jouisseurs, égoïstes et belliqueux sont en train de mener à leur perte. Larmes devant la déroute de l’expérience humaine, enflée de manière grandiloquente, embaumée, infatuée et, en fait, ne ressemblant à rien d’autre que le destin d’un ver de terre. Sauf que celui-ci ne réfléchit pas à son sort et que l’homme, pour se sauver psychologiquement, pour ne pas sombrer dans l’abîme de son désespoir, n’a plus que l’espoir d’une autre vie, réincarnée ou sublimée dans d’autres dimensions, d’autres galaxies, d’autres univers parallèles… ou transmigrée à travers l’humus que deviendra son corps, à d’autres étapes du cycle naturel et de la Vie… et n’a plus comme dernier recours pour vivre encore à peu près heureusement ses dernières années, que l’humble reconnaissance de sa toute-petitesse, la fin de son amnésie hypocrite vis-à-vis des faussetés qui l’ont convaincu de se détourner des véritables faits et du sens de l’Histoire, de se bloquer les yeux avec des peaux de saucisson sur sa véritable origine et ses devoirs d’existence exigés par le Vivant, de s’enorgueillir de ces « progrès » ridicules et souvent destructeurs, et s’inventer une légende mortifère, celle de l’humanité toute-puissante, créatrice de bien-être et de luxe, guerrière et discriminante, qui se positionne en maître de la planète, veut faire la loi et décréter le juste, mais éloignée de ce qui fut sa véritable raison d’être : suivre un chemin spirituel dans ce monde matériel qui, faute de crédit restant, ne peut s’achever que dans la catastrophe, sauf si…
Face à l’irrémédiable déroute de l’humanité, par-delà toutes les vanités, les ambitions et les illusions que chacun se fait de son pouvoir créateur, il ne nous reste qu’à reconnaître et vivre profondément, par le ressenti et l’acceptation, la réalité de notre appartenance au cycle de la vie, et rien de plus : nous sommes arbre qui croît, qui fait des fruits ou pas, glands qui retournent à la terre et donnent d’autres arbres ou pas, écorce, branchages et feuilles qui retournent à la terre et se décomposent, participant du prochain avènement d’un cycle.
Propulsée par la soudaine réalisation de l’histoire miraculeuse et éphémère de sa création ou de son apparition (selon qu’on croit à une intention ou pas), de son passage sur terre et de son éternel renouvellement, l’humanité peut alors reprendre sa place et pas plus que sa place au cœur d’un univers grouillant de vie et gluant de mucus : c’est au prix de cette prise de conscience et à ce prix-là seulement que l’on pourra envisager, pour l’humanité, un chapitre XXIII.
Ce livre a reçu le Prix Jean Giono et je comprends leur affinité : non pas tant dans le style (qui est aussi décapant que celui de Giono respire la force tranquille) que dans le cri puissant jeté au vent, contre les excès du modernisme, et les dérives du nouvel écologisme – qu’il soit start-upien ou révolutionnaire… et pour la défense de la terre, et d’une certaine homéostasie de l’humain avec le reste du vivant – entendu comme la large palette des règnes : animal, végétal, minéral – avec lequel nous partageons ce séjour sur terre.
Car, j’en suis pesuadée, le minéral a une vie, lente et millénaire, qui s’exprime dans les strates géologiques, dans la chaleur et l’humidité, dans la matière, le volatil et le liquide, dans l’explosion et la rétraction, dans le mouvement, aussi imperceptible soit-il, dans l’instinct de préservation et d’expansion, et dans la dissolution : qu’est-ce d’autre que cela, la vie?

texte et photos (c) DM, janvier 2024
un soir d’automne où le ciel descend
le palais des nations déserté par la foule
des fonctionnaires et des ambassadeurs
s’offrait à moi dans sa solitude poétique
après l’effervescence du jour
dehors, les drapeaux triomphants,
insolents dans l’obscurité
brûlant comme des hampes
de guerriers alignés
j’arpentai les couloirs éteints,
les salles vides
balançant mon indifférence muette
ma tendresse inutile
dans ce monde effréné
au fond du coeur, déjà, un aurevoir
le crépuscule envahissait ces salles, ces murs marbrés,
ces longs couloirs abandonnés
lentement, inexorablement
comme les ombres du temps qui passe
s’attardent sur les portes aux titres éculés
sous les luminaires semi-éteints
dans les escaliers
la salle des pas perdus aux plafonniers blafards
où se sont égarés
tant de pas pressés ou nonchalants
tant de propos futiles ou importants
envolés à jamais
le temps arrêté
dans le détail architectural
et la beauté désuette de ce bâtiment m’apparut
longueurs grandiloquentes
hauteurs arrogantes
reflet suranné des hauts sentiments
et nobles intentions
de ceux qui la conçurent
pour sauver le monde
tenter de retenir
une paix élusive
dérisoire chimère
au coeur du vingtième
et à l’aube du vingt-et-unième siècles
si destructeurs, si cyniques
belle du seigneur qui se complaît encore
dans une lassitude rêveuse,
pourchassant un idéal qui ne bat que de jour
comme un cœur à deux temps
dont le vernis s’écaille, la nuit
sous la brutalité cinglante et aveuglante
de ce qui fait tourner le monde
tout sommeille et alors
s’ouvre un monde discret
le palais, rendu à lui-même
luisait de ses splendeurs passées
et n’appartenait plus
qu’au petit peuple de la nuit
qui passe et repasse et nettoie
et cire et lave et répare
tandis que les halls déserts
résonnaient encore par échos
des bruits de pas, de voix
fantômes ardents et frivoles
qui s’agrippent et ne veulent pas mourir
ni laisser transparaître l’insouciance
derrière l’éternel recommencement
de leurs vaines préoccupations …
Cliquez sur les flèches pour visionner le diaporama :
(c) D. Marie, images 2016 texte 2024
Sur ces photos Genève
la riche la pompeuse
s’estompe
en quelques traits de lumière furtifs
au hasard des mouvements de mon poing
je me fais un doux plaisir
de la barbouiller
je m’accroche
à ces puits de lumière
sans aucune signification
floutée dans la nuit d’hiver
elle a perdu de sa superbe
le jet d’eau
n’est plus qu’une illusion
Genève n’est plus qu’un enchevêtrement
de courbes, de formes, de lignes et de lumières
évanescentes
plus que géométrie
sans nom, sans sens précis,
sans même un horizon
on devine quelques vies sous la pluie
à peine une émotion
éphémère et futile
dans le chaos du temps
la ville et son lac
ne sont plus que murmures
froissés, distants,
incohérents
Cliquez sur les flèches pour visionner le diaparama :
(c) D. Marie images 2009 texte 2024
petit poème gratiné
Ce matin en me réveillant,
j’avais un trou dans le mental
j’ai entendu un brie qui court …
Serait-ce encore ce fichu thème de gruyère ?
J’ai cherché un coin de ciel bleu d’Ecosse
remis dans l’âtre une bûchette de mi-sec
ai lâché un crottin de Sèvres
lissé mon plumage de brebis
me suis remémoré cette soirée vacherin chouette
hier après l’ascension du Mont d’or
où l’on n’a pas comté ses efforts
J’ai tiré la langue à la tâche-qui-rit
sur la table, une poule de mozarelle
m’a pondu quelques olivets
Pour ne pas confronter la cruelle-des-champs
j’ai fui dans la brousse-aux-herbes-de-morse
j’ai couru comme une folle, hé, poisse !
car ici les camemberts sont rudes
– on se caillait la meule des alpes –
bref, j’ai croisé un fort beau roquet
qui chantait un cantal de Bach
comme un boursin mal léché
Par ce froid – un vrai concours de caillotte –
il faisait un reblochon de sa voix
et n’en finissait pas de se raclette la gorge
J’ai prié : soignon-nous bien !
et des livarots-nous du mal
C’était au jour de la saint-nectaire
les cloches sonnaient à toute Vully,
rouges comme les fourmis
qui convergeaient vers Ambert
Pardou ! pour un soufflé dans la corne d’abondance
j’aurais donné mon coeur de chèvre
Voulant lancer un pavé du Larzac (je me marre)
à peine Zeller était-il sorti
que j’avisai un grand gouda au cul mince
et me saisis d’une clé à mimolette –
à défaut d’une volée de chevrotine –
(j’m’en vas te me l’bichonnet çui-là, me dis-je)
pour le réduire en fromage frappé
mais surtout parmesan à personne !
(car malgré le volume de ses tommes
je n’ai jamais aimé ce mormon de Zola)
La suite ne manque pas de piquant
j’ai replongé dans le bouillon
et pour garder la serpette froide
j’ai décidé d’éplucher des savattes
d’y ajouter des champs de pignons sautés
quelques marottes râpées
avec une belle tronche de pain
un filet digne d’Ovide
quelques crins de poivre
une pincée de fiel
et le four est joué !
Voilà de quoi me faire cuire un boeuf
m’en mettre plein la trempe
me régaler d’une triphasée de museaux
je m’en pourlèche déjà les salines
le tout arrosé d’un demi-pitre de cidre
et assaisonné d’une delphine-aigrette !
(c) D.Marie
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