La magie des pages jaunes

Un jour en allumant le feu – n’ayant plus de journaux je m’étais résignée à utiliser les pages du vieil annuaire, déchirées une à une, deux d’entre elles enrobant des allume-feu judicieusement disposés pour enflammer au mieux l’amas de papier et de bûchettes – en allumant le feu donc avec ce nouveau petit cérémonial : pages arrachées lentement une à une ou par grappes de plus en plus épaisses et tenaces, tronçon intérieur proche de la reliure échappant parfois à la déchirure, récupéré ensuite en quelques lambeaux par mes doigts agiles, épreuve de patience… je me pris à jeter un œil curieux sur les pages qui défilaient ainsi devant moi, et y vis tout à coup apparaître, page jaune après page jaune, tant de destins d’humains tranquilles ou chaotiques. Les uns après les autres, ils m’offraient un contact peu habituel avec les métiers les plus divers du monde. Ainsi, les audioprothésistes partaient au feu à côté des astrologues, les avocats et les assurances prenaient un café chez des vendeurs de camping-car, les coiffeurs et la construction faisaient bon ménage avec les chirurgiens et les cheminées… de fil en aiguille, couverture, dépannage, électricité, fromageries, infirmiers et généalogistes, profs de karaté et maraîchers, médiateurs et motoculteurs, pâtissiers, paysagistes et plombiers, psychologues et rénovateurs ont valsé le temps d’une dernière pirouette devant mes yeux tout absorbés par les multiples facettes d’une humanité cherchant son devenir. Partant les uns après les autres dans les cendres, pour envahir d’une douce chaleur mon bienheureux salon…. une poésie d’annuaire, pensai-je sans vraiment m’en émouvoir, puis tout de même, toutes ces vies qui partaient en fumée m’ont touchée, tous ces destins à peine croisés et déjà quittés dans un adieu incandescent… toutes ces carrières, souhaitées ou héritées, ardemment ou par habitude, ou encore par descendance (voire par condescendance), plus ou moins réussies; ces multiples visages que je ne verrais jamais, aux rides vivantes déformées par les flammes, cachés derrière un patronyme, un pseudonyme, une ligne d’annuaire… ce miroir dépoli derrière lequel s’étalaient sans pudeur des vies, des amours, des incestes, des deuils et des trahisons, à peine lisibles entre les lignes….

Voici donc la mélopée de l’annuaire :

« Car il faut bien se résigner:

De quelques lettres nous ne tenons

Qu’au fil et notre vie

Se résume en une ligne

Parfois mal accrochée ou mal tapée

Et un numéro qui souvent,

Ne répond qu’aux abonnés absents. »

Equinoxe

Ainsi la nuit reprit son envol et rattrapa le jour. Et la terre se résigne et son poil s’épaissit. En ce temps d’équanimité, chaque chose a une égale valeur. Tout ce que nous avons vécu se resserre en une trame que la navette viendra traverser, la saison des choses tombées fait sa toilette, lèche ses pattes, et libère nos cœurs de leurs fardeaux trop pesants.

Le grand mouvement du ciel se poursuit, que l’on le veuille ou non.

Mais déjà pointe au loin, derrière l’aube noire, une lueur, un destin, un ancrage reconnu qui parle à notre âme de ces moments de gestation nécessaire, qui dans la nuit profonde vont poursuivre leur œuvre.

Nos pas se raffermissent alors que s’ouvre devant nous la grotte sombre à la bouche hurlante, où le bleu sommeil du lézard, aveuglé du soleil de l’été, chante encore ses brûlantes caresses. Inquiet, le vivant prépare ses quartiers, emmagasine ses noisettes, rit encore effrontément.

Au fond de son être il sait, avec cette sagesse intime qu’il ne tient qu’à nous de découvrir, que le vert va pourrir, que le vent va gémir, que le jardin va se rendre; lentement, inexorablement.

Qu’une couverture froide et dure va lentement se déployer, figer de brun les moindres recoins, jusqu’à sa victoire complète… elle aussi, illusoire. Car dans ce jeu des forces opposées, nuit et jour jamais ne gagnent complètement, jamais ne se rendent. Car on respecte l’adversaire ! Et aussi, parce que l’un a besoin de l’autre pour exister. Parce que quand l’un rayonne, l’autre est en friche et se repose, et prépare son retour sur scène. Comme une dernière tournée, consommée mais toujours renouvelée.

Arrivent ainsi les soirées douces et partagées devant le noir miroir de la nuit; les petits jours grisâtres et écœurés; les midis splendides où la conquérante s’efface de bonne grâce. La joie subtile et brillante de l’étole blanche qui fera son défilé de mode, transformant le monde, quelque temps, en magie silencieuse et éphémère.

Arrivent aussi, au cœur de la nuit, les regrets, les non-dits, les non-vécus, le cortège des avortés qui fait frémir notre ciel. Arrivent les sourdes vengeances, les désirs ravivés comme s’échappant d’une braise sous le velours des cendres. Arrivent les amertumes parfumées et l’apaisement de celui qui sait les regarder, comme une amante aux yeux brisés.

Viennent le repli, le corps écartelé entre rythme envoûtant et soyeuse paresse. La plongée dans de bienheureuses tendresses, avec soi-même, avec ceux qui partagent notre destin. La mûre réflexion pourra enfin jaillir, dans le mouvement ralenti des choses et des êtres, et comme une roue solide et bienveillante, viendra tracer en nous le sillon de futures épopées, fera éclore en nous le bourgeon d’un avenir sans tain.

(22 septembre 2017)

En passant…

Parce que la vie est ainsi faite : de petits moments inscrits dans le vent, de petits riens qui se tiennent la main. Des instants au parfum sauvage qui nous emportent avec eux; des instants au charme ténu qui se referment comme une huître; de grands moments radieux où le corps et l’âme exultent; des instants tentateurs comme des angelots joufflus qui nous distraient et nous emmènent faire un détour, parfois un long détour… dont on se réveille avec la curiosité de celui qui a fait un rêve pénétrant, ou encore, avec une gueule de bois coriace.

Tous ces instants s’allient et s’entrecroisent, et souvent s’essoufflent tout seuls, car telle est leur nature: de passage; et nous, pauvres humains, nous les fuyons ou nous leur courons après; trop tard, nous réalisons la grâce qui vient de se passer; ou bien nous goûtons et les regardons dans les yeux, avec, déjà, la pointe amère du regret quand s’effiloche la queue de la comète. Nous tentons d’en comprendre le sens, nous aimerions les attraper, les saisir au passage et les collectionner, les disséquer, les analyser, en faire une thèse, une pièce à conviction, les rendre utiles et bêtes.

Ces chroniques de l’éphémère sont prises sur le vif, en passant. En passant dans une ville, dans un jardin, sur une autoroute, chez quelqu’un. En passant car je sais bien que mon regard, et même mes notes, n’en feront guère de plus que quelques petites traces d’oiseaux sur une neige fraiche. Elles sont une célébration de tous ces petits instants qui n’ont l’air de rien mais forment la trame d’une vie.

Regarder ce mouvement à l’ouvrage, adhérer à ses formes multiples, qu’elles soient utiles ou bienfaisantes, incompréhensibles ou violentes, et se laisser pénétrer, contenir, balloter par ces instants comme une barque sur l’océan, n’est-ce pas là ce qui donne de la saveur, de l’honneur, à la vie ?

Car finalement, comme le titre André Brink dans un de ses romans, nous ne sommes qu’Un instant dans le vent…

Raconter

Raconter. Ouvrir la première page comme celle d’un livre et raconter une histoire, son histoire ou l’histoire que l’on porte, comme on la raconterait à ses amis, à ses parents. Se raconter. Y mettre du sien, de la chaleur, de la passion, du cœur, de tout ce qui fait que l’on se sent vibrer. Y mettre de manière généreuse un petit peu beaucoup de soi, c’est s’ouvrir sur le monde, se convaincre que l’on y peut quelque chose, à changer ces ondes autour de soi, à colporter du bonheur, à prescrire un peu de joie, à rencontrer et faire se rencontrer l’humanité. C’est oublier ce moi envahissant qui a peur des autres peur du jugement qui sans cesse se mesure se dépasse se lance des défis et simplement respirer dans l’être soi et faire don de ce soi aux autres.

Voilà comment tout a commencé. Avec quelques propos sur le bonheur, quelques considérations philosophiques. Aller chercher au fond de soi en permanence, se refuser à la médiocrité d’un quotidien « au travers de », en transparence, en surface et sans cesse questionner la paresse de vivre platement.

Rouvrir le flot des émotions de jeunesse, refaire les liens émoussés, relier les ruptures entre elles jusqu’à ce qu’elles ressoudent une perception de soi quelque peu unitaire, apaisée, vaguement unifiée ?